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  • : Le blog de Luc Bussière
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  • Luc Bussière
  • Marié, père de 4 enfants 3 jeunes hommes adultes dont deux mariés, et une ado. Grand père depuis Août 2010
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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 19:34

Ce cadre familial n’est pourtant pas destiné à garder le jeune dans une relation de dépendance. L’exercice de la discipline, la transmission de l’instruction, au contraire, contribuent à un véritable affranchissement de toute servitude intérieure, de toute dépendance extérieure. C’est bien le sens de Proverbes 3 : 7-8 : « Ne sois point sage à tes propres yeux, Crains l’Eternel, et détourne-toi du mal: Ce sera la santé pour tes muscles, Et un rafraîchissement pour tes os ». Littéralement, cela donne « : Ne te prends pas pour un sage, respecte le Seigneur et évite le mal, alors ton nombril se cicatrisera et tes membres retrouveront leur fraîcheur. [1]» « Ton nombril se cicatrisera » indique, selon Alophonse Maillot et André Lelièvre[2], que l’enfant a cessé d’être dépendant de sa mère ; désormais, il respire puis s’alimentera par ses propres moyens ; il est libre, « adulte », autonome..., non pas en ayant rejeté la place de la religion comme les gens dits émancipés, mais en respectant le Seigneur. Car, paradoxalement, cette phrase qui fait allusion aux débuts de l’indépendance et de la liberté humaine succède au verset 7, où il est dit « respecte le Seigneur » ; obéis-lui, sois-lui soumis…alors tu deviendras un homme libre…un homme au nombril cicatrisé ! En français, l’expression «  couper le cordon ombilical » rend bien la même idée. C’est exactement la même affirmation théologique que dans le récit de la sortie d’Egypte, où le peuple israélite ne se trouvera définitivement délivré de l’esclavage qu’en recevant les dix commandements…Toute la discipline, la correction, les instructions que Dieu donnera à son peuple dans le désert seront une « pédagogie » pour le préparer à entrer dans le pays promis. Quelle perspective positive de la discipline et de l’instruction !

 

            Si le foyer parental est le cadre privilégié de transmission de l’instruction, de l’exercice de la discipline, en vue de former des être libres, il n’est pas le seul. En effet, nous avons vu que celui qui s’adressait au jeune en l’appelant « mon fils », n’était pas forcément le père biologique, car les maîtres s’adressaient ainsi à leurs disciples. James L.Crenshaw note que « bien que l’éducation se passait à la maison, elle pouvait être complétée par des corporations spéciales qui tâchaient de perpétuer un monopole de certaines techniques. Par la suite, ces corporations associées avec le temple et la cour royale sont devenues puissantes, offrant leur formation à des personnes du dehors alors que les besoins de scribes et de sacrificateurs se faisait sentir [3]». Dans le même sens, Gerhardt Von Rad constate : « Il doit y avoir eu des écoles de diverses espèces en Israël. Les choses du rite et les distinctions complexes entre le pur et l’impur ont dû être enseignées dans des écoles sacerdotales. Les scribes du Temple de Jérémie 8.8 ont certainement été formés autrement que les jeunes fonctionnaires de la cour. Et les Lévites doivent avoir reçu, eux aussi, une autre instruction qui les préparait à l’interprétation des traditions anciennes et à leur diffusion par la prédication. Enfin, on avait besoin d’une instruction préparatoire toute différente pour travailler à la chancellerie d’Esdras où étaient élaborés les édits du Grand Roi. [4]» Ainsi le cadre de l’exercice de la discipline/instruction dépassait celui de la famille, sans le remplacer toutefois. Un dernier cadre est à relever : les amis aussi ont un rôle dans l’exercice de la discipline mutuelle, preuve de leur réelle amitié : « Mieux vaut une réprimande (towkechah) ouverte qu’une amitié cachée. Les blessures d’un ami prouvent sa fidélité, Mais les baisers d’un ennemi sont trompeurs » (Pr 27 :5-6). « Celui qui reprend les autres trouve ensuite plus de faveur Que celui dont la langue est flatteuse. » (Pr 28 :23)

 

Le fondement de la discipline et de l’instruction.

 

            L’exercice de la discipline/instruction a un fondement souligné à maintes reprises tout au long du livre des Proverbes, mais caractéristique aussi de la littérature sapientiale : le fondement incontournable de « la crainte du Seigneur ». C’est ce qui fait la spécificité biblique des notions que nous étudions, et qui leur donne un aspect inégalé parmi toutes les cultures environnantes qui, elles aussi, leur accordent pourtant de l’importance. « La crainte de l’Eternel est le commencement de la science; les insensés méprisent la sagesse et l’instruction (musar) » (Pr 1 : 7) La version du Semeur préfèrera : « La clé de la sagesse, c’est de révérer l’Eternel, mais les insensés dédaignent la sagesse et l’éducation ». On va retrouver cette expression en Pr 9 :10, mais aussi dans le Psaume 111 : 10 ainsi qu’en Job 28 :28…La sagesse  n’a donc rien de profane : car tout ce qu’elle véhicule, ce sur quoi elle se fonde, ce vers quoi elle tend, a un contenu fondamentalement religieux, dans le sens de « relié à », et ici, relié au Dieu vivant de la Bible, source de toute sagesse. La sagesse, dont   la discipline et l’instruction sont un aspect, a pour fondement Dieu lui-même : car le commencement de la sagesse, c’est la « crainte de l’Eternel ». Ce terme ne signifie pas ici « terreur », signification que l’on peut trouver par ailleurs dans l’Ancien Testament dans le sens de terreur du sacré. Il comporte  à la fois[5] un sens cultuel  (la fidélité au Dieu de l’alliance), un sens moral (un comportement personnel) et un sens « nomiste » (l’obéissance à la Loi). Or aucun de ces sens n’est indépendant des notions d’instruction et de discipline !

 

            Dans le livre des Proverbes, cette expression « crainte du Seigneur » exprime surtout le sens moral : c’est le comportement de celui qui a une conduite conforme à la volonté du Seigneur. C’est en somme l’obéissance à la volonté de Dieu. Ce n’est donc pas une peur de Dieu, mais un sentiment et une volonté de respecter la volonté de Dieu et de lui obéir. On pourrait dire – si l’on veut parler de peur – que la crainte de Dieu est la peur de désobéir au Seigneur et de lui déplaire : dans ce sens, cette expression contient aussi un élément de respect, de fidélité, d’attachement et de confiance en Dieu. La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse : c’est le point de départ, l’origine, le début du chemin qui  conduit à la sagesse. Celle-ci ne peut pas commencer autrement, et il n’est pas possible de trouver un autre commencement pour cette sagesse. Vouloir connaître la sagesse à partir d’une autre origine que cette crainte de Dieu serait une illusion et une tromperie. De la même façon, la discipline ou l’instruction seules ne peuvent conduire à l’acquisition de la sagesse. Sans ce fondement qu’est la crainte du Seigneur, tout l’édifice éducatif s’écroule !

 

            Nous pouvons aller plus loin encore : la crainte du Seigneur n’est pas seulement un point de départ. En effet, nous pouvons lire : « La crainte de l’Eternel enseigne la sagesse, Et l’humilité précède la gloire » (Pr 15 :33) Et le terme « enseigne » ici n’est rien d’autre que la traduction de notre fameux « musar ». Le point de départ ne suffit pas ; il existe une véritable formation, une instruction pédagogique que l’homme peut recevoir pour atteindre la sagesse, grâce à l’obéissance à la volonté de Dieu, autrement dit à la crainte du Seigneur. Cet enseignement, nous l’avons vu, se fait pratiquement par l’intermédiaires d’hommes et de femmes, le père, la mère, le maître, le sage, qui ont déjà acquis la sagesse par ce moyen de la crainte de Dieu. Mais la crainte de l’Eternel est aussi, en elle-même, ce pédagogue qui accompagne tout le long du chemin, instruit, discipline, fait découvrir la vie. Elle n’est donc pas une attitude initiale, mais une orientation permanente qui est appelée à augmenter au fur et à mesure que notre expérience grandit. « La sagesse doit toujours commencer par le respect du Seigneur ; elle doit se laisser accompagner par lui, elle doit accepter d’être corrigée par lui : « le respect du Seigneur corrige en vue de la sagesse », ce que l’on peut interpréter littéralement : « le respect du Seigneur est la correction de la sagesse » ; il la critique et la redresse.[6] » Cette crainte de l’Eternel, fondement de la sagesse, est aussi la sagesse elle-même : nous lisons cela dans le livre de Job : « la crainte du Seigneur, c’est la sagesse » (Job 28 : 28) Il n’y a donc pas de sagesse, de discipline ou d’instruction « laïque » d’un point de vue biblique ; notre vision de la discipline et de la correction n’est pas seulement celle que le père, la mère, le maître ou le sage donnent, mais celle que Dieu lui-même accorde.

 



[1] Traduction de André Lelièvre et Alphonse Maillot dans leur commentaire des Proverbes chapitres 1 à 9, p 53, Lectio Divina, CERF.

[2] Id, p 53

[3] James L. Crenshaw “Education in Ancient Israël” Doubleday, p 279

[4] Gerhardt Von Rad : « Israël et la sagesse »p 26, édition Labor et Fides, Genève

[5] D’après un spécialiste de la question, L. Derousseaux « La crainte de Dieu dans l’Ancien Testament »

[6] André Lelièvre et Alphonse Maillot dans leur commentaire des Proverbes chapitres 1 à 9, p 24, Lectio Divina, CERF.

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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 19:32

Les motifs et  les différents types de la discipline/instruction.

 

            Une façon d’approfondir le sens biblique de ces termes presque synonymes de discipline et d’instruction est de chercher à répondre à ces question : quelles sont les motivations de la discipline/instruction dans la Bible, en particulier dans le livre des Proverbes ? Quels différents types de discipline/instruction pouvons nous repérer ? La question des motivations est essentielle. Elle va nous aider à mettre en perspective les notions que nous étudions,  à enrichir leur sens. Une première motivation, la plus essentielle certainement, est l’amour : « Car l’Eternel châtie (= musar) celui qu’il aime, Comme un père l’enfant qu’il chérit » (Pr 3 : 12) « Celui qui ménage sa verge hait son fils, Mais celui qui l’aime cherche à le corriger (musar)» (Pr 13 : 24). Nous retrouvons cette même motivation de la correction tout au long des Ecritures, en particulier dans le Nouveau Testament, avec le terme « païdeia » : « Dieu nous châtie pour notre bien » (Hébreux 12 : 10), « Quel est le fils qu’un père ne châtie pas ? » (Hébreux 12 : 7), «Moi, je reprends et je châtie tous ceux que j’aime. Aie donc du zèle, et repens-toi. » (Apoc 13 : 19). Dans le discours des Proverbes, ce n’est pas un étranger, un inconnu qui s’adresse à un jeune ou à un enfant, mais c’est un père ! Il n’y a qu’à relever le nombre de fois que l’on peut lire : « Mon fils… »[1] Même si cette expression peut tout aussi bien être celle du père biologique, ou du maître[2], l’accent est mis ici sur le cœur de père de celui qui enseigne. Ainsi, l’instruction, la discipline sont exercés dans l’amour, dans la relation d’affection et d’alliance aussi forte que celle que peut avoir un père avec ses enfants. A noter aussi que la discipline et l’instruction s’adressent d’abord à un auditoire spécifique au livre des Proverbes : les jeunes gens. « Le livre des Proverbes peut avoir été rédigé pour fonctionner comme manuel dans les écoles de sages, pour des jeunes gens destinés à administrer le pays [3]» On comprend pourquoi un tel accent est mis sur l’instruction et la discipline…C’est auprès des jeunes que les parents et maîtres peuvent avoir encore une véritable influence, avant que les mauvais plis ne soient pris et qu’il ne soit trop tard. Nous pouvons également souligner que cet amour de Dieu, des parents, des maîtres, pour les jeunes qui motive la discipline et l’instruction appelle une réponse…d’amour aussi ; « N’abandonne pas la sagesse, et elle te gardera, aime-la et elle te protègera [4]». Plus loin, c’est le père (ou le maître) qui s’écrie « Mon fils, donne-moi ton coeur, Et que tes yeux se plaisent dans mes voies »[5]. L’amour motive la discipline et l’instruction, et appelle l’amour en retour. L’amour est la source de toute action disciplinaire de Dieu quelle que soit sa sévérité[6], ceci parce que la discipline se situe dans le cadre de l’alliance, elle doit se comprendre d’un point de vue théocentrique, « car toute discipline vient, en dernier ressort, de Dieu et c’est lui qui en détermine ses buts et ses moyens [7]». La sagesse est pour celui qui la désire avec humilité – on pourrait dire pour celui qui en est amoureux, pour celui qui lui fait la cour, « veillant tous les jours à ma porte, montant la garde à mon seuil » (Pr 8.34)

 

            Une autre motivation de l’instruction/discipline est le désir de croissance et de progrès pour un autre : « Comme un anneau d’or et une parure d’or fin, Ainsi pour une oreille docile est le sage qui réprimande. » (Pr 25 :12) Rappelons-nous ici que le mot « parent » vient du mot « parure » : le parent est celui qui est appelé à « parer » ses enfants. La discipline et l’instruction contribuent à cette parure ! « La verge et la correction donnent la sagesse, Mais l’enfant livré à lui-même fait honte à sa mère » (Pr 29 : 15). L’instruction/discipline est donc un moyen privilégié de transmettre le bien qui est considéré dans le livre des Proverbes comme inestimable : la sagesse. C’est dans la recherche de ce but si élevé qu’il faut chercher la motivation de l’instruction/discipline.

 

            La transmission de la sagesse comprend aussi la transmission de connaissance. Les proverbes ont été écrits, entre autres choses,  « pour donner au jeune homme de la connaissance[8] ». Nous verrons plus loin que cette connaissance  se fonde elle-même sur la connaissance de Dieu (la « crainte de l’Eternel »), et aboutit à la RE-connaissance, c'est-à-dire cette faculté de discerner que le monde dans lequel nous vivons est le monde de Dieu lui-même, que la création reflète le créateur, que les choses visibles reflètent les invisibles, ce qui conduit à glorifier Dieu[9]. L’instruction/discipline contribue à favoriser une adoration authentique, qui est l’expression d’un cœur qui reconnaît Dieu, d’une pensée qui « pense juste », selon une « vision biblique du monde », véhiculée de façon évidente par le livre des Proverbes[10]. C’est la grandeur d’Israël, nous dit Von Rad, de n’avoir pas séparé la foi de la connaissance : « les expériences du monde étaient toujours pour lui des expériences de Dieu et les expériences de Dieu des expériences du monde[11] », « toute connaissance débouche sur la connaissance de Dieu [12]». Il est évident, nous rappelle Daniel J.Estes[13] que la transmission de la connaissance d’une génération à une autre fait partie intégrante de ce que l’éducation cherche à accomplir : « La connaissance, cependant, n’est pas perçue comme une fin en elle-même, mais constitue seulement la fondation pour des objectifs plus significatifs tels que la compréhension et la l’application. Les faits recueillis de l’observation personnelle et de la tradition sont des moyens importants au service de plus grands objectifs que le maître s’est fixé. Ce qui est primordial, c’est le comportement moral, non pas la connaissance qui n’en est qu’un substrat » L’instruction/discipline est ce moyen d’acquisition de la connaissance, qui est donc  tout autant un savoir faire qu’un savoir théorique, un comportement, un bon sens, un discernement, bref, une « sagesse » qui englobe tous ces aspects. Etre sage, c’est savoir se comporter dans l’existence quotidienne, savoir résoudre les multiples petits problèmes de la vie journalière, dans tous les domaines : relations familiales, profession, rapports avec les voisins, respect des lois, comportement personnel. L’instruction/discipline contribue à   défier chacun d’entre nous à appliquer la foi dans toutes les domaines de la vie : « en faisant ceci, elle place dans le cœur, les pieds, les mains et la bouche la conviction que le Yahweh, le Créateur-Rédempteur-Donneur de la Loi et Roi, était effectivement le Seigneur de tous et de tout[14] ».  « Comme les autres peuples, Israël entendait par « sagesse » une connaissance toute pratique des lois de la vie et du monde fondée sur l’expérience »[15].

 

            Un des termes employés dans Proverbes 1.5, « habileté » (hlbxt tachbulah),  est remarquablement typique pour exprimer cette notion : c’est un dérivé du mot qui signifie : corde, câble, et qui s’applique au pilotage d’un bateau, à l’art de gouverner (le grec traduit ce mot par : Kubernesis, acte de diriger un gouvernail). En somme, la vie est une navigation au milieu des récifs, avec les risques des tempêtes ou du calme plat, avec les rochers ou les bancs de sable à éviter, et celui qui est sage sait piloter et manœuvrer avec habileté, pour éviter les dangers, se tirer des mauvais pas et arriver à bon port. L’exercice de la discipline, de la correction, l’instruction sont le moyen d’atteindre cet objectif capital qui est de donner la possibilité à chacun de pouvoir gouverner sa vie afin d’arriver à bon port ! Quelle motivation ! Elles favorisent la formation d’un caractère selon Dieu, attribut si précieux dans la vie. Les instructions dans les Proverbes, comme les prescriptions légales de l’Alliance, appellent les hommes à la justice, à l’intégrité, à la compassion.  « La discipline dans les Proverbes vise à la formation d’un caractère selon Dieu, d’un caractère qui reflète la sagesse et la justice de Dieu[16] ». Cette importance accordée à la formation du caractère, but important de la discipline /instruction, est particulièrement souligné par le fait que le Talmud donne des règles très strictes concernant la qualification des enseignants : « il est intéressant de noter qu’aucune n’est académique, mais que toutes sont morales, sauf celles qui précisent qu’il doit être un homme marié[17] » Car un enseignant transmet d’abord ce qu’il est, tout en transmettant ce qu’il sait. (« Le disciple « sera » comme son maître » dira plus tard Jésus). L’apôtre Jacques, bien plus tard, n’écrira-t-il pas que la « sagesse d’en haut est premièrement pure, ensuite pacifique, modérée, conciliante, pleine de miséricorde et de bons fruits, exempte de duplicité, d’hypocrisie[18] » ? Un caractère a besoin d’être formé, taillé, modelé : c’est le rôle de la  discipline/instruction, c’est le fruit de la sagesse.

 

            Un des sens de ce même  mot « habileté »   s’applique également de façon courante  à l’habileté professionnelle de l’expert qui connaît son métier et utilise avec art sa technique. Les ouvriers qui construisent le temple de Salomon sont sages (1 Rois 7 :14) de même que ceux qui avaient fait le Tabernacle (Exode 31 : 3 ; Prov 22 :29, etc). Enfin, l’instruction/discipline contribue non seulement à l’acquisition de connaissances, mais à la capacité d’exercer la responsabilité éthique qui accompagne toute connaissance d’un point de vue biblique. La maîtrise de soi, fruit de la discipline/instruction, ouvre la porte à un exercice adéquat de la responsabilité, compagnon indispensable de la connaissance.

 

            La motivation de la discipline/instruction est aussi à rechercher dans la compréhension de qui est l’homme : toute la perspective biblique de l’éducation, de l’instruction, de la discipline, suppose que si l’homme est effectivement créé à l’image de Dieu et qu’à l’origine il était entièrement bon, il n’en est pas de même depuis la faute car  la réalité du mal est devenue une dynamique qui œuvre dans sa vie. « C’est pour cela que dans la perspective biblique on part de cette idée que l’homme est pécheur.  Cela ne veut pas dire qu’il n’est rien – il est unique – mais il y a dans sa nature une faille liée  à la faute originelle. Il ne suffit dons pas d’offrir à l’homme un bon contexte de vie pour que cette réalité pécheresse  qui est en lui soit jugulée, maîtrisée. Un des moyens dont la révélation biblique se sert pour susciter au niveau du comportement de l’individu, un comportement s’inspirant de la sagesse, c’est l’instruction/éducation/discipline [19]» Ce qui est demandé à l’homme c’est la conversion : se détourner du mal – car « la crainte du Seigneur, début de la sagesse,   consiste à « haïr la mal[20] » Il s’agit aussi de se détourner d’une indépendance tant aimée, d’une voie que l’on juge « droite »[21] pour retourner de manière positive vers la lumière, voire le salut de Dieu. « Qu’il vienne ici », insiste la sagesse[22] et la portée de son invitation anticipe l’offre de l’évangile : « Allez…mangez…buvez…abandonnez…vivez…marchez.[23] » Une autre chose est demandée à l’homme, au jeune homme : le dévouement. La sagesse est pour celui  qui la recherche, qui la désire.  Elle n’est pas pour celui qui « est sages à ses propres yeux » (3.7) ; celui-là pense être arrivé, et dans un sens il l’est, car il ne fera jamais un pas de plus. Son problème n’est pas d’ordre intellectuel ; il n’est pas sot : « Il y a plus à espérer d’un sot que lui » (26 :12 ; cf 3 :7), mais c’est plutôt qu’il n’a pas vraiment envie de s’améliorer ; tandis que le sage est toujours prêt à se laisser enseigner (9.9), il est ouvert aux commandements de Dieu (10 :8) et à la discipline : « Mon fils, ne méprise pas la correction de l’Eternel, Et ne t’effraie point de ses châtiments » (Pr 3 ;11). Cette compréhension, cette acceptation de la discipline est d’importance capitale. Il ne s’agit pas de la subir, mais de l’accepter, voire de la chérir. Il doit aussi être ouvert aux conseils et aux critiques humains (Pr13 :10 ; 17 :10), car il estime suffisamment la vérité pour accepter d’en payer le prix (Pr 23 :23).

 

            Il s’agit aussi de donner au jeune la motivation, les conseils et les armes pour résister au mal et à la folie, qui n’est pas « une déficience mentale, mais l’indifférence à l’égard de la sagesse pour se conduire dans la vie, ou son refus[24] ». C’est sous les traits des mauvais camarades[25] et de la femme adultère et séductrice[26] que la folie cherche à s’emparer du jeune. Si celui-ci se laisse prendre, il ne manquera pas de s’écrier : « Comment donc ai-je pu haïr la correction (musar), Et comment mon coeur a-t-il dédaigné la réprimande (towkechah) » (Pr 5 :12) Ainsi, c’est dans la connaissance de  ces pièges que celui qui exerce la discipline et qui transmet l’instruction reçoit la motivation de son action. C’est ainsi que les avertissements concernant le chemin de la folie alternent avec les recommandations de la sagesse tout au long du livre des Proverbes.

 

            Il nous reste à considérer les différents types de discipline/instruction, les différents cadres d’exercice de ces notions. Nous ne pouvons pas ne être attentifs à l’insistance avec laquelle le livre des Proverbes parle du contexte familial, lieu privilégié, premier cadre prévu pour exercer la discipline et transmettre l’instruction. « Ecoute, mon fils, l’instruction (musar) de ton père, Et ne rejette pas l’enseignement (torah) de ta mère » (Pr 1 : 8).  La mention du père et de la mère, que l’on retrouve en Pr 6 :20, souligne le rôle des parents dans l’éducation de leurs enfants. Le rôle du père est plus caractérisé par « les remontrances, les reproches » (tokahat) et par les « corrections » ou les « leçons » (musar), verbales ou physiques, éventuellement à coup de bâton.[27] De son côté, la mère préfère la parole, l’instruction (torah)[28] Nous avons d’ailleurs dans le chapitre 31 des Proverbes un bel exemple de la Torah maternelle[29]. Nous constatons que les mères de famille avaient, elles aussi, un rôle d’enseignement, à côté des pères et des sages. Ce cadre de la famille pour l’exercice de l’instruction/discipline est attesté dans d’autres passages du livre des Proverbes : « L’insensé dédaigne l’instruction (musar) de son père, Mais celui qui a égard à la réprimande agit avec prudence »(Pr 15 :5) « Châtie ton fils, car il y a encore de l’espérance; Mais ne désire point le faire mourir » (Pr 19 :18) Les leçons et les instructions qui transmettent l’expérience de la vie sont le plus beau don, le plus bel ornement, le trésor, que les parents apportent en héritage aux générations suivantes : « Car c’est une couronne de grâce pour ta tête, Et une parure pour ton cou » (Pr 1 :9). Cette couronne est la couronne de la sagesse (Pr 4 :9), signe de royauté, attribut du disciple accompli, appelé par son Seigneur à régner avec Lui[30] ! Nous pouvons toutefois souligner que cette relation père/ enfant et mère/enfant constitue aussi une métaphore familiale qui rappelle celle qui est utilisée pour décrire la relation de Dieu à Israël (Dt 8 :5)[31]



[1] Pr 1.8, 1.10, 1.15, 2.1, 3.1, 3.11, 3.21, 4.10, 4.20, 5.1, 6.1, 6.3, 6.20, 7.1, etc...

[2] Selon la note de la Bible d’étude du Semeur (Pr 1 : 8), « les maîtres s’adressaient en ces termes à leurs disciples. Ce n’est donc pas nécessairement un père qui s’adresse à son fils, mais, peut-être, un maître de sagesse à son disciple. »

[3] Note de la Bible d’étude du Semeur, introduction au livre des Proverbes, p 877.

[4] Pr 4 : 6

[5] Pr 23 : 26

[6] D’après D.P.Kingdon dans son article « discipline » du Dictionnaire de Théologie Biblique, p 519, Editions Excelsis

[7] Id p 518

[8] Pr 1; 4

[9] C’est  l’apôtre Paul dans le 1er chapitre de son épître aux Romains, qui développe ce thème, en l’abordant par l’antithèse : refuser de reconnaître le créateur derrière la création égare la pensée des hommes qui va refuser de glorifier Dieu…

[10] Voir Daniel.J.Estes: “Hear my son”, chapitre 1: the wordview of Proverbs 1-9

[11] Gerhard Von Rad “Israël et la sagesse” Labor et Fides, p 77.

[12] Id, p 83

[13] Daniel.J.Estes : « Hear, my son. Teaching and learning in Proverbs” 1-9 p 63. William B.Eerdmans Publishing Company, Grand Rapids, Michigan.

[14] D.A Hubbard « Proverbs, The Communicator’s Commentary 15a, Dallas: Word Books, 1989 Cité par Daniel.J.Estes op.cit p 64

[15] Von Rad : « Théologie de l’Ancien Testament » t I p 361

[16] D.P Kingdon, Dictionnaire de Théologie Biblique, article « Discipline », p 521, Editions Excelsis.

[17] Dr Payne, article « éducation », Le Grand Dictionnaire de la Bible, p 472, Editions Excelsis.

[18] Jacques 3 :17

[19] Cours de Pierre Berthoud, 1.2b « Les Ecrits ».

[20] Pr8 ; 13 ; cf Pr 3 :7b.

[21] Pr 14 : 12

[22] Pr 9.4

[23] Pr9.5-6

[24] Note de la Bible d’étude du Semeur, introduction au livre des Proverbes, p 878

[25] Pr 1 : 10-19

[26] Pr 5 : 1-14, 6 :20-35 ; 7)

[27] Le livre du Siracide insistera aussi   sur le châtiment corporel.

[28] Qui n’est pas ici la Torah de Moïse ou du Seigneur au Sinaï…

[29] La Septante emploie ici le mot « thesmoi », les « lois ».

[30] Apocalypse 5:10  « tu as fait d’eux un royaume et des sacrificateurs pour notre Dieu, et ils régneront sur la terre ».

[31] D’après D.P. Kingdon, dans son article « Discipline » du Dictionnaire de Théologie Biblique, p 519, Editions Excelsis.

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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 19:31

« L’instruction et la discipline ».

 

Introduction

 

C’est dans la littérature sapientiale, et en particulier dans le livre des Proverbes, que nous trouvons les données les plus nombreuses, les plus riches, les plus diverses, sur les notions d’instruction et de discipline, notions que l’on trouve aussi présentes dans l’ensemble des Ecritures, mais de façon moins concentrée. Les écrits sapientiaux ont  cette spécificité d’avoir un caractère didactique, ils proposent une certaine approche de la réalité, de la vie, tirant des leçons pour la conduite humaine à partir de l’expérience, de l’observation, dans le but de transmettre « la sagesse », en particulier à la jeune génération,  transmission qui est considérée d’ailleurs comme le but de l’éducation d’un point du point de vue biblique.  Après les livres de la loi, les livres sapientiaux proposent une mise en œuvre, une application de la loi dans les situations diverses rencontrées dans l’expérience humaine. Mais la transmission de ce bien inestimable qu’est la sagesse ne se fait pas toute seule, sans règles ou méthodes. C’est là qu’entrent en jeu la discipline et l’instruction qui sont les moyens incontournables, tout en étant incomplets, d’acquisition de ce trésor de la sagesse. Notre travail, qui porte sur l’étude de ces moyens, commencera par une étude de vocabulaire, base de notre réflexion : ces mots français d’instruction et de discipline sont la traduction de termes hébraïques dont la richesse de sens  servira à éclairer notre propos et à l’enraciner dans une vision biblique bien plus riche.  Puis, partant de là, nous évoquerons ce qui motive la discipline et l’instruction selon le livre des Proverbes, tout en  cherchant à mettre en valeur  les différents types qui les caractérisent. Dans un troisième temps, nous nous attarderons au fondement sur lequel s’appuient ces notions, « la crainte du Seigneur », fondement qui leur donne une « couleur », une spécificité, un « relief » absolument inégalés dans les cultures environnantes et dans notre culture contemporaine. Dans un quatrième temps, nous considèrerons ces notions de discipline et d’instruction dans la perspective de leur finalité qu’est l’acquisition de la sagesse. Enfin, pour terminer, nous constaterons qu’une véritable discipline et instruction ne peuvent être désolidarisées de la révélation de Dieu, de Christ, qui est à la fois lui-même Sagesse, et moyen d’acquérir cette Sagesse.

 

Etude de vocabulaire.

 

            Une étude de vocabulaire s’impose au préalable, et donnera assise et matière à notre réflexion ultérieure. Nous pouvons relever un premier point : le mot « instruction » apparaît de nombreuses fois dans le livre des proverbes, 17 fois dans la version Second 1910,  22  fois pour la version Darby, 6 fois pour la version du Semeur, 4 fois pour celle de Jérusalem. Cette disparité s’explique par le fait que la version Second a choisi de traduire par « instruction »   le terme hébreu « musar ». rowm[1], d’autres fois par « correction[2] » parfois par « leçon[3] »,  par « châtier [4]» ou même par « enseigner[5] ». La version du Semeur, elle, utilise une palette de vocabulaire plus large pour traduire ce même terme : « s se former[6] », « se mettre à l’école [7]» « éducation[8] » « se discipliner[9] » « leçons[10] » « enseigné[11] » « critiques[12] », « correction [13]», « châtier [14]»,  « reproches [15]»,  « repris [16]». Quant  la version de Jérusalem, elle a préféré traduire ce terme le plus souvent par « discipline[17] » ; elle a choisi aussi le terme « instruction[18] », « correction[19] », « châtie[20] », « remontrance[21] »,  « correction [22]» ou « leçon[23] ». On peut remarquer aussi que la version Second 1910 a choisi de traduire par « instruction » des termes hébraïques différents de « musar » tels que « rhz (« zahar » : prévenir, enseigner, briller)[24], « roy » (« yacar » : corriger, enseigner, punir, réformer)[25] ou « hrt » (« Torah » : loi, instruction). Une première conclusion s’impose : les termes que nous étudions, « instruction » et « discipline », s’ils sont  distincts en français[26], sont en fait pratiquement synonymes dans les Ecritures, étant, dans la majorité des cas, la traduction du terme hébraïque « musar ». rowm. Le mot « discipline » bien qu’absent des traductions Second ou Semeur, est bien la traduction du même terme « musar » dans les versions Darby ou Jérusalem…

 

            Ce terme « musar » évoque aussi bien une démarche intellectuelle qu’une punition parfois sévère : c’est l’idée de « recevoir une bonne leçon » ou « une bonne correction ». Ces corrections « musclées » sont fréquemment indiquées dans le livre des Proverbes[27].  « Musar »,  terme typiquement sapientiel, correspond au mot Egyptien dont la racine indique l’instruction faite avec des reproches, un châtiment ; « c’est s’b’, accompagné d’un déterminatif, un homme tenant un bâton »[28], « le hiéroglyphe qui en Egypte représente la sagesse est un homme avec la canne levée[29]. » Le mot « musar » provient d’une racine « yasar » qui signifie : « discipliner, châtier, reprendre, exhorter, avertir, prévenir ». On pourrait aussi parler de « réprimander », mais de l’ordre de l’avertissement[30], en vue du redressement, et non de la condamnation. Il s’agit de rétablir dans la rectitude, ce qui peut aller jusqu’à une discipline d’ordre physique, qui n’est pas, il est important de le noter, arbitraire, qui n’est pas non plus une réaction violente et injuste du moment[31]. Ce mot a donc généralement (mais pas toujours[32]) un accent de sévérité, qui va de l’avertissement[33] au châtiment (ce peut être celui du Seigneur[34]), ou du bâton[35] ou même du châtiment suprême qui est tombé sur Jésus  décrit en  Esaïe 53 : 5 : « le châtiment (musar) qui nous donne la paix est tombé sur lui… ». La douleur ressentie par le châtiment ou la correction est sensée remettre dans le droit chemin celui qui s’en est écarté. C’est dans le même sens que nous pouvons dans  le livre de l’Ecclésiaste que « les paroles des sages sont comme des aiguillons et les recueils de leurs sentence ressemblent à des clous bien plantés[36]. » Mais le châtiment physique n’est pas une fin en soi, il est important de le souligner.  Dans certains cas, s’il est bien appliqué, et pas trop souvent, il peut être un moyen qui  conduit l’enfant à la réflexion et qui le conduira à l’éloigner de la folie : « La folie est attachée au cœur de l’enfant ; la verge de la correction (=musar) l’éloignera de lui[37]»

 

            En effet, cet aspect du terme « musar » ne devrait pas nous laisser conclure que la Bible ne propose que le châtiment corporel ! Car cette instruction est d’abord transmise par des moyens non physiques. Il est intéressant de noter que ce terme est souvent accompagné du mot argument[38]  ou réprimande : « hxkwt »,  towkechah[39]. Il revient 13 fois. En 5.12, il est en apposition à « musar ». « La plupart du temps, il est utilisé de façon négative pour signifier la désapprobation, mais il peut aussi « mener à la vie » (15.31.BC) et produire la sagesse (29.15)[40] »Il s’agit d’un substantif dont l’origine souligne la persuasion verbale plutôt que physique, et qui fait appel à la raison et à la conscience[41]. Pris ensemble, ces deux termes peuvent se résumer par la « discipline ». Ils nous  rappellent que la sagesse ne s’acquiert pas par procuration : elle n’est accessible qu’aux disciples. Ce terme « towkechah » signifie réprimande, reproche, disciplinaire, mais aussi: « argument,  raisonnement », qui instruit l’enfant dans le chemin de la vie et qui s’inspire de la sagesse : « Tournez–vous pour écouter mes réprimandes (towkechah) ! Voici, je répandrai sur vous mon esprit, Je vous ferai connaître mes paroles… » (Pr 1 : 23) et : « Mon fils, ne méprise pas la correction de l’Eternel, Et ne t’effraie point de ses châtiments (= towkechah) » (Pr 3 : 11) Ce terme est donc toujours en rapport avec cet aspect de la sagesse qu’est l’instruction, la discipline, la correction.

 

            Le terme « musar » lui-même ne signifie pas seulement discipline physique, mais il traduit souvent l’idée d’avertissement : « J’ai regardé attentivement, et j’ai tiré instruction de ce que j’ai vu ». (Pr 24 : 32). On peut constater ce même sens en Proverbes 1 : 2, 4 ; 8 : 10. Ceci se vérifie particulièrement dans les neuf premiers chapitres du livre des Proverbes. Il souligne l’encouragement à la réflexion. « Ecoutez l’instruction (= musar), pour devenir sages, ne la rejetez pas. » (Pr 8 :33) Ce  synonyme de la sagesse est donc un terme dynamique qui prévient tout de suite que la sagesse sera dure à acquérir et qu’elle est une quantité du caractère autant que de l’intelligence. Il est intéressant de noter que la Septante a rendu ce mot « musar » par « paideia », qui signifie « l’éducation des enfants », dans presque toutes les occurrences du mot hébreu (23 sur 30). La transmission de la sagesse est en effet une véritable « pédagogie ». La Vulgate suit la traduction de la Septante avec le mot « discipline ». Dans le Nouveau Testament, c’est ce mot « paideia » qui est utilisé lorsqu’il est dit que Moïse a été « instruit » dans toute la sagesse des Egyptiens (Actes 7 : 22). Ce terme de « musar », tout comme les notions de discipline et d’instruction, désigne donc un aspect important de la sagesse, en même temps qu’un moyen de l’acquérir, par le biais de deux méthodes principales que sont l’instruction ou la réprimande verbales, et la correction physique. L’objectif du livre des Proverbes, nous dit Perdue [42] « est l’instruction dans la sagesse, ou « musar » - qui est la connaissance au sujet de Dieu, du monde et de la vie humaine ; l’incarnation de la piété et de la vertu sapientiales ; et la construction d’un monde qui soit l’habitation de l’homme. » La vie entière était considérée comme une « discipline »[43] (musar).  La discipline/instruction constitue une des couleurs parmi d’autres[44] de l’arc en ciel qui décompose la pure   lumière de la sagesse (hokhma), chacune de ces couleurs se confondant toutes les unes dans les autres, et chacune d’elle pouvant représenter l’ensemble. 



[1] Pr 1.2, 1.7, 1.8, 4.1, 4.13, 5.23, 8.10, 8.33, 13.1, 15.5, 19.20, 19.27, 23.12, 23.23, 24.32

[2] Pr 3.11, 5.12, 6.23, 10.17, 12.1, 13.18,  13.24, 15.10, 15.32.

[3] Pr 1.3

[4] Pr 7.22, 16.22

[5] Pr 15.33

[6] Pr 1.2

[7] Pr 15.33

[8] Pr 1.7, 1.8, 4.13, 8.10, 5.12, 13.1

[9] Pr 5.23

[10] Pr 1.3, 8.33, 15.10

[11] Pr 15.5

[12] Pr 10.27, 19.20

[13] Pr 3.11, 12.1, 13.18, 22.15

[14] Pr 7.22, 13.24, 16.22

[15] Pr 6.23

[16] Pr 15.32

[17] Pr 1.2, 1.3 1.7, 4.13, 5.23, 6.23, 8.10, 8.33, 10.17, 12.1, 13.1, 13.18, 15.33, 19.20.

[18] Pr 1.8, 4.1, 8.33

[19] Pr 3.11, 13.24, 15.5, 15.32

[20] Pr 22 :15

[21] Pr 5.12

[22] Pr  3.11, 15.10, 13.24, 15.32

[23] Pr 24.32

[24] Ps 19 : 11

[25] Ps 2 :10

[26] Instruction : « action d’instruire, action d’apprendre ce qui est utile ou indispensable de savoir, action d’enrichir et de former l’esprit de la jeunesse ; ce qui sert à instruire ». Sens  différent de celui de discipline, qui, la plupart du temps, signifie « règle de conduite que l’on s’impose, punition, direction morale… » Petit Robert. A noter toutefois que le terme « discipline » se dit également des diverses branches de la connaissance.

[27] Pr 12 :1, 13 : 24, 15 : 10 etc…

[28] Commentaire des Proverbes, par André Lelièvre et Alphonse Maillot, chapitres 1 à 9, Lectio Divina. Collection CERF. P 21

[29] Ibid, p 59

[30] Cours de Pierre Berthoud, 1.2b « les Ecrits »

[31] Cours de Pierre Berthoud, 1.2b, « les Ecrits »

[32] Pr 4.1

[33] Pr 24 : 32, par exemple

[34] Pr 3.11

[35] Pr 23 :13-14 Pr 13 :24. 22…   

[36] Ecclésiaste 12 : 11

[37] Pr 22 : 15

[38] Version TOB

[39] Pr 1 : 23, 3 : 11, etc…

[40] D.P.Kingdon. Dictionnaire de théologie Biblique, p 520, editions Excelsis.

[41] D’après Derek Kidner dans  « Le sage et l’insensé. La vie quotidienne dans la pensée des proverbes ».   Editions Farel.

 

[42] L.G. Perdue : « Wisdom and Creation » Nashville : Abingdon, 1994, p 78

[43] Dr Payne, article « éducation », Le Grand Dictionnaire de la Bible, p 472

[44] Ces autres « couleurs » de la sagesse (hokhma) étant le discernement, la compréhension (bin) ; le bon sens, ce qui est éclairé (sakal), la sagesse efficace (tuwschiya) ; la prudence (ormah), la réflexion et le discernement (mezimmaw), la ruse et la perspicacité (owroom) ;  la connaissance, le savoir, l’acquis (da’hat, laqach). (Cours de Pierre Berthoud. 1.2b « Les Ecrits)

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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 19:14

 

Présentation de Luc Bussière

 

 DSC_0066.JPG

 

 

Luc Bussière est marié, père de 4 enfants. Pasteur à Guebwiller, co-fondateur et  directeur de l’établissement scolaire privé « Daniel » (œuvre née en 1986), Luc est actuellement président de l’AESPEF (Association des Etablissements Scolaires Protestants Evangéliques en Francophonie). Philosophe de formation, également diplômé en théologie, Luc est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’enseignement chrétien ; il enseigne la philosophie chrétienne dans des Instituts Bibliques. 

Il  a été un instrument du Seigneur pour encourager la création de nombreuses écoles chrétiennes dans le monde francophone.

 

 

 

Titres possibles   pour présenter la « vision » de l’école chrétienne.

 

 

Quelle école voulons-nous pour nos enfants?

L'école chrétienne: initiative défensive ou offensive?

L'école: le mythe de la neutralité.

Le mandat d'enseignement de l'église.

Scolarité et spiritualité: opposition ou synergie?

L'enjeu de l'école dans la formation de disciples.

"Instruire en Jésus": quelle pratique?

L'école chrétienne comme agent de Réforme.

« Aimer Dieu de toute sa pensée : la place de l’école »

Le défi de la formation d’une pensée chrétienne.

L’école : champs de bataille pour des visions du monde incompatibles.

La place de l’école dans la formation de disciples.

L’enseignement selon le cœur de Dieu : éléments de réflexion.

L’école chrétienne : d’autres fondements, d’autres moyens, d’autres buts.

Quelle sagesse voulons-nous transmettre à nos enfants ?

Quelle éducation dans un monde post-moderne ?

Autorité et éducation.

Sagesse et éducation.

Education, culture et Réforme. (Un peu plus « académique »)

Le ministère d’enseignant.

Le cœur du père dans l’éducation

Enseigner : un ministère de la réconciliation.

Eduquer dans l’Alliance : une affaire de relation.

L’idée de création et ses implications en éducation.

Enseigner en vérité.

Le défi de la guérison de l’intelligence.

Le défi de la transmission au 21ème siècle. 

Education et Royaume de Dieu. 

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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 19:03

Calvin, promoteur d’écoles chrétiennes.

A lors qu’un peu partout s’est fêté le 500ème anniversaire de la naissance du grand Réformateur français, Jean Calvin, rappelons-nous que l’une de ses grandes préoccupations a été l’éducation des enfants, en particulier leur éducation scolaire, au point qu’il a affirmé : "l’Eglise n’a jamais fleuri sans écoles" ! Il n’est guère étonnant que l’accent mis par les protestants sur la lecture personnelle de la Bible les ait conduits à accorder une attention toute particulière à l’instruction. L’école a joué un rôle fondamental dans ce mouvement de la Réforme qui veut l’Ecriture sainte au coeur de l’Eglise, de la famille, et aussi de l’individu.

 

Un prédécesseur : Martin Luther.

La vision et l’action de Calvin dans ce domaine s’inscrivent dans la continuité de celles de Martin Luther, le "prophète des écoles chrétiennes", qui avait écrit dès 1520 : "Instruisez le peuple ! Et surtout prenez à coeur son développement spirituel ! Créez un peuple chrétien ! Pénétrez-le de l’Esprit de l’Evangile ! C’est là seulement qu’est pour la nation l’ancre de salut." "Je ne conseille à personne de placer son enfant là où les Saintes Ecritures ne sont pas souveraines. Je crains bien que ces écoles ne démontrent qu’elles sont les larges portes de l’enfer, à moins qu’elles ne s’efforcent diligemment d’expliquer les Saintes Ecritures et de les graver dans le coeur des jeunes. Toute institution dans laquelle les hommes ne sont pas continuellement préoccupés de la Parole de Dieu est vouée à la corruption." En 1524, Luther écrit aux Magistrats des villes allemandes pour les inviter à ouvrir et à entretenir des écoles chrétiennes : "C’est vrai : j’aimerais mieux qu’un garçon n’apprenne rien du tout et qu’il soit muet, plutôt que de voir les universités et les couvents rester ce qu’ils ont été jusqu’à présent, s’il n’y avait aucune autre manière d’instruire et de vivre qui puisse être mise au service de la jeunesse. Car c’est ma ferme intention, ma prière et mon désir que ces écuries à ânes et ces écoles diaboliques, ou bien disparaissent dans l’abîme, ou bien soient transformées en écoles chrétiennes ! " En 1530, Luther insiste en écrivant une prédication sur le devoir d’envoyer les enfants à l’école. Non pas pour y être comme dans un cocon, mais pour y être préparé à devenir "un serviteur, un roi et un prince dans Son royaume, un sauveur et un consolateur des hommes dans leur corps et leur âme, leur bien et leur honneur, un capitaine et un chevalier contre le diable." Luther continue : "C’est pour l’amour de l’Eglise qu’il faut avoir et entretenir des écoles chrétiennes. Dieu maintient l’Eglise à l’aide des écoles, celles-ci soutiennent l’Eglise. Elles ne jouissent point d’une grande considération, mais elles sont fort utiles et même indispensables."

 

Calvin « enfonce le clou ».

Nul divorce donc entre le propos pédagogique, l’apprentissage à l’école, et la visée spirituelle. Nul divorce entre la foi et l’étude des lettres. C’est le principe de la "piété lettrée" qui est appliqué. L’homme est créature de Dieu. Il a reçu en gage le jardin de la terre qu’il a peuplé d’enfants. Il en est le responsable, le cultivateur, le gardien. Il doit le conserver intact, le gérer, en développer les potentialités multiples, y compris les siennes propres.

Il est, par définition, un éducateur. Calvin continuera d’incarner cette vision particulière de l’éducation. Il contribuera grandement au développement et à la renommée de l’Académie à Genève, ville qui était passée à la Réforme le 21 mai 1536 : le droit de l’instruction est donné à tous les habitants sans exception, des siècles avant les lois de Jules Ferry. On peut lire dans le registre du Conseil : "…que chacun soit tenu d'envoyer ses enfants à l’école et les faire apprendre". Calvin s’est en particulier inspiré du système d’éducation de Sturm à été son propre maître lorsqu’il avait été jeune, un humaniste, un grammairien, et avant tout un chrétien : Mathurin Cordier. 2000 élèves se mettent à fréquenter cet établissement de Genève, au bénéfice d’études que Calvin voudra sérieuses, complètes, et tournées vers l’essentiel : l’Ecriture sainte "engravée en nos coeurs par le doigt du Dieu vivant".

 

Un grand rayonnement.

Le rayonnement de cette oeuvre scolaire fut grand. Il inspira le mouvement d’implantation de près de 2000 écoles protestantes en France, une vingtaine d’Académies (l’équivalent d’Universités), et inspira la création de manuels scolaires et d’abécédaires joignant à l’apprentissage des lettres celui de la foi. En 1559, les Eglises Réformées de France commandaient : "Les Eglises feront tout devoir de faire dresser écoles et donneront ordre que la jeunesse soit instruite." Les pasteurs se firent instituteurs, et la plupart des temples servirent d’école. En temps de persécution, Calvin s’adressait ainsi aux chrétiens restés en France, les encourageant à envoyer leurs enfants pour être instruits à Genève: "Envoyez moi du bois, je vous renverrai des flèches !". Loin d’être un "cocon" déconnectant les jeunes de la réalité de la vie, ces institutions ont formé ces "capitaines et généraux contre le Diable" dont parlait Martin Luther ; parmi eux, des évangélistes qui sont allés jusqu’à donner leur vie en France. Comme tous les Réformateurs de ce temps, Calvin considérait que l’implantation d’écoles répondait au mandat d’enseigner que le Christ avait confié à l’Eglise, et constituaient sa plus grande richesse. Ces écoles, écrit Calvin, sont "les semences des Eglises, des "fontaines d’humanité", le "principal ornement des cités" ; il insistait : "Toute bonne instruction doit commencer par la foi". Les écoliers commençaient leurs journée en priant ainsi : "Seigneur, tu es la fontaine de toute sagesse et science, puisqu’il te plaît de me donner le moyen d’être instruit en l’âge de mon enfance, pour me savoir saintement et honnêtement gouverner tout le cours de ma vie, veuille aussi illuminer mon entendement…"

C’est dans ce contexte qu’un professeur de l’Académie de Saumur répondit à la question de savoir en quoi consistait l’éducation: "L’éducation ? C’est enfanter des enfants à Jésus-Christ."

Ce modeste rappel de l’oeuvre et de la vision de Calvin et, plus largement, des Réformateurs, en matière d’éducation scolaire, ne peut pas nous laisser indifférents aujourd’hui. Elle inspire et fonde la démarche des établissements scolaires protestants évangéliques.

Luc Bussière

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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 18:55

Carte-des-ecoles0001.jpg

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Charte commune des établissements scolaires Protestants Evangéliques  

 

 

Cette charte, révisée par les écoles protestantes évangéliques en 1998, reprend l’ensemble de la charte réalisée lors de la consultation COEF 5 (Communion des Œuvres et des Eglises dans la Francophonie sur les 5 continents) qui s’est tenue à Paris en février 1997. Cette consultation comprenait des éducateurs et pasteurs de francophonie du Nord et du Sud. Elle a été adoptée par l’Association des Etablissements Scolaires Protestants Evangéliques en Francophonie, comme reflétant les valeurs partagées par ses différentes structures membres.

 

 

1-       Pourquoi éduquer ?

 

NOUS CROYONS que l’Education Chrétienne répond aux deux commandements de Jésus :

- "Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez pas..." Luc 18:16

-         "Allez et faites de toutes les nations des disciples et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et je serai avec vous..." Matthieu 28:19 et 20

 

2-       Qui éduquer ?

 

NOUS CROYONS que l’Education Chrétienne s’adresse à tout le monde, en particulier aux enfants parce qu’ils sont un terrain neuf et le potentiel d’une nation, et aux parents, pour les amener à prendre conscience de leur rôle dans le projet de Dieu.

 

3-       Qui éduque ?

 

NOUS CROYONS que le mandat de l’Education a  été confié à la responsabilité de la Famille de Dieu: les parents et l’Eglise.  NOUS ENCORAGEONS  l’Eglise à ouvrir des écoles.

 

4-       Dans quel cadre éduquer ?

 

NOUS CROYONS donc que la famille, comme cellule fondamentale et l’Eglise, comme Corps, sont les lieux propres  à cette  éducation.

 

5-       Eduquer en vue de quoi ?

 

NOUS CROYONS qu’éduquer, c’est travailler à la croissance physique, mentale, sociale et spirituelle de l’enfant - devant Dieu mais aussi devant les hommes - en tant que citoyen porteur de vie dans toutes les sphères de la société et dans les nations. Luc2:52

 

6-       Eduquer selon quelles valeurs ?

 

NOUS CROYONS que :

a) la BIBLE est la référence qui fait autorité. 2Tim.3:16 et 17

b) “ la crainte de l’Eternel est le commencement de la science. Prov.1:7

c)       nous sommes redevables de l’héritage judéo-chrétien. Rom.11

d)       l’Esprit de la Grâce est nécessaire à sa lecture, son interprétation et son application mais aussi dans l’acte d’enseigner. Jean 1:17

e) un enseignant n’instruit pas seulement, il éduque et communique ce qu’il est: seules des vies changées peuvent changer d’autres vies. Luc 6:40

f) l’Education Chrétienne exprime la réconciliation de l’homme avec Dieu, avec lui-même; les autres et la nature. Col.1:20

g) nous sommes appelés à créer les conditions favorables pour réconcilier :

- la création, la créature et le Créateur

- les sexes, les générations, les ethnies et les classes sociales

- la famille, l’église et l’école

- la théorie et la pratique, le “sacré” et le “profane”, la piété et la gaieté, la formation du caractère et celle de l’intelligence

- la science et la foi, le naturel et le surnaturel, le cœur et la tête, la raison et la révélation

h) l’étude de la création, objets des matières scolaires, n’est pas une fin en soi mais un moyen de mieux connaître le Père. Rom.1:20

Elle développe aussi une vision chrétienne du monde, une éthique, une mentalité et un comportement au service du prochain et de la Cité.  Jér.29:7 - Jean 15:17 - 1Co.13

 

7-       Eduquer par quels moyens ?

 

NOUS CROYONS :

a) en la spécificité d’une éducation francophone.

b) en la nécessité de transmettre la vision de l’Education Chrétienne dans l’espace francophone.

c) en la nécessité d’une éducation de base pour les deux sexes.

d) en la nécessité d’un réseau facilitant la communion, l’information et l’échange de compétences entre les différents ministères et œuvres au service de l’éducation.

NOUS ENCOURAGEONS :

e) la création, l’édition, la diffusion et l’adaptation à tous les niveaux (local, régional et national) d’outils pédagogiques permettant l’étude de toutes les matières académiques dans une perspective chrétienne

f) la création de structures d’éducation, de la crèche à l’université, comprenant aussi les structures spécialisées (écoles professionnelles, techniques …)

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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 18:43

Ce que nous croyons et ses implications dans le domaine de l'éducation

  

 


N

ous, responsables d’établissements protestants évangéliques en francophonie (AESPEF), déclarons avoir adopté la Déclaration de Prague comme un texte fondateur, de référence, autour duquel nous nous rassemblons:

 

Déclaration de Prague

Foi et Education

 

 

 

 


              Partie A : Les fondements de notre foi

 

 

A1.      En tant que participants à la Conférence de l'Association Européenne des Enseignants Chrétiens (EurECA), à St John-under-the-Rock, Prague, du 16 au 19 mai 1997, nous affirmons l'importance de la pensée Chrétienne historique pour l'éducation dans l'Europe contemporaine. Cette pensée est exprimée dans la Déclaration de Foi de l'organisation  de l'Alliance Évangélique Européenne dont nous faisons partie. (EEA)

 

 

A2.                                            La déclaration de foi

                   de l’Alliance Evangélique Européenne

 

N

ous, chrétiens évangéliques, acceptons la révélation du Dieu Trinitaire donnée dans les Saintes Ecritures de l’Ancien et du Nouveau Testament et confessons la foi historique que l’Evangile présente. Nous affirmons par là les doctrines que nous considérons comme fondamentales pour la compréhension de la foi, et qui devraient déboucher sur l’amour mutuel, l’entraide chrétienne pratique et l’intérêt de l’évangélisation :

 

-        La souveraineté et la grâce de Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint Esprit dans la création, la providence, la révélation, la rédemption et le jugement final.

 

-        L’inspiration divine des Saintes Ecritures et en conséquence son entière véracité et son autorité suprême dans tous les domaines de la foi et du comportement.

 

-        Le péché universel et la culpabilité de l’homme déchu, qui le place sous la colère et la condamnation de Dieu.

 

-        Le sacrifice de substitution du Fils de Dieu incarné comme unique base toute suffisante pour la rédemption de la culpabilité et de la puissance du péché, et de ses conséquences éternelles.

 

 

 

-        La justification du pécheur uniquement à travers la grâce de Dieu par la foi en Christ crucifié et ressuscité d’entre les morts.

 

-        L’œuvre d’illumination, de régénération, de domiciliation et de sanctification de Dieu le Saint Esprit.

 

-        La prêtrise de tous les croyants qui forment l’Eglise universelle, le Corps dont Christ est la tête, et qui est engagé par Son commandement à la proclamation de l’Evangile de par le monde.

 

-        L’attente du retour personnel et visible du Seigneur Jésus-Christ.

 

 

A3.                    Déclaration de foi touchant en particulier

                             au domaine de l’éducation

 

E

n tant qu’organisations et individus qui sont principalement concernés par l’Education Chrétienne en France, nous mettons l’accent sur les points particuliers relatifs à cette Déclaration de foi.

 

 

A3.1    La Trinité

 

Nous affirmons qu’il y a un Dieu unique en trois personnes : Dieu le Père, Jésus-Christ son Fils et Dieu le Saint-Esprit.

L’existence de Dieu constitue le fondement de la connaissance humaine au travers d’une relation avec Lui. L’existence d’un Dieu unique en trois personnes constitue le fondement de l’individualité en même temps que des relations dans la communauté humaine.

 

A3.2    La Création

 

Nous affirmons que Dieu est le créateur de l’univers, déclaré par lui comme étant bon, et qu’il en maintient l’existence.

En conséquence toutes choses appartiennent à Dieu et servent à ses desseins : rien ne nous appartient pour qu’on en use à sa guise.

 

A3.3    Créés à l’image de Dieu

 

Nous affirmons que Dieu a fait les hommes à son image.

Nos natures physique, mentale, émotionnelle, créative, morale et spirituelle nous différencient des autres êtres créés.

Les hommes sont faits pour entretenir des relations d’amour avec Dieu Lui-même et entre eux au sein des familles, des communautés, des sociétés et dans la communauté mondiale

Les hommes sont égaux en dignité et ont tous droit à l’amour et au respect indépendamment de la race, du sexe, de l’âge ou du statut social.

Chacun est un individu, unique dans sa personnalité et ses dons et est redevable à Dieu, particulièrement pour ce qui regarde à la manière de gérer la création.

 

A3.4    La Révélation

 

Nous affirmons que Dieu se révèle aux hommes selon des manières différentes et non contradictoires :

 

-        par l’univers qu’Il a créé, dans l’histoire et la conscience humaine ;

-        par son Fils Jésus Christ qui est venu dans ce monde ;

-        et par les Ecritures de l’Ancien et du Nouveau Testament que le Saint Esprit a inspirées et interprète.

 

Nous sommes soumis à cette autorité finale des Ecritures et ne pouvons en être séparés dans notre poursuite de la connaissance, de la compréhension des choses et de la sagesse.

 

Une véritable connaissance est possible même si notre connaissance reste limitée en tant qu’êtres limités.

 

A3.5    La Chute

 

Nous affirmons que les hommes ont choisi de désobéir à Dieu sur la proposition de Satan. En conséquence, nous sommes devenus pécheurs par nature et cela a affecté toute la création.

 

Il en est résulté le conflit continuel entre le bien et le mal dans le monde. L’activité de Satan et du côté pécheur de notre nature affecte tous les aspects de nos vies, toutes nos relations et enfin notre connaissance. Notre capacité de connaître en tant qu’êtres déchus n’est pas limitée mais été tordue et est sujette à l’erreur parce que nous avons tendance à considérer l’homme comme point ultime de référence au lieu de la révélation divine.

 

Il y a une possibilité de connaître la réalité mais, dans notre certitude de la connaître, nous devrions humblement reconnaître la possibilité de nous tromper.

 

A3.6    La Rédemption

 

Nous affirmons que des relations justes avec Dieu, avec tout ce qu’Il a fait et avec chacun , ne peuvent qu’être restaurées sur la base de la mort et la résurrection de Jésus Christ et au travers de la foi en Lui.

Même si beaucoup se vantent d’offrir, dans notre société plurielle, la connaissance et l’épanouissement, c’est seulement au travers de la foi en Jésus-Christ que nous pouvons expérimenter la liberté et ce processus qui consiste à toujours plus ressembler à Jésus.

 

 

A3.7    L’Eglise

 

Nous affirmons que ceux qui ont la foi en Dieu au travers de Christ sont appelés à vivre comme le peuple de Dieu dans notre monde contemporain.

Cela implique un appel à servir les autres, spécialement les enfants, les pauvres et les plus démunis, et de devenir une influence qui transforme la société.

 

A3.8    Les Evénements futurs

 

Nous affirmons que Dieu, au travers de Jésus Christ et du Saint Esprit s’est souverainement impliqué dans le cours de l’histoire qui nous conduit vers la deuxième venue de Jésus et l’établissement de Son Royaume.

Toutes choses convergent vers un but et ne resteront pas telles qu’elles ont été ou sont en ce moment.

 

 

 

 


 

 

         Partie B: L'éducation en Europe

 

 

  B.1       En tant que participants à la Conférence de l'Association Européenne des Enseignants Chrétiens (EurECA), à St John-under-the-Rock, Prague, du 16 au 19 mai 1997, nous affirmons l'importance de la pensée Chrétienne historique pour l'éducation dans l'Europe contemporaine. Cette pensée est exprimée dans la Déclaration de Foi de l'organisation de l'Alliance Évangélique Européenne dont nous faisons partie. (EEA)-(voir Partie A: Déclaration de Foi )

 

E

n tant qu'enseignants chrétiens, nous travaillons dans des contextes d'éducation variés, englobant le public et le privé, écoles chrétiennes ou laïques. Nous avons une vision pour les buts, le contenu et l'exercice de l'enseignement; ceux ci sont exprimés dans les croyances Chrétiennes fondamentales en partie A.. Dans le contexte de sociétés plurielles nous aimerions partager cette vision avec d'autres dans un esprit de compréhension mutuelle. Ce sont là les idéaux vers lesquels nous désirons œuvrer. Nous reconnaissons et respectons le fait que d'autres aient des idéaux différents.

Nous croyons que bâtir des sociétés harmonieuses se fait mieux dans le partage des divers idéaux, dans la négociation et l’échange mutuels plutôt que dans l’exclusion de tout ceux qui partagent un point de vue différent au sujet de l’éducation.

Dans nos sociétés démocratiques d'aujourd'hui, les Chrétiens ont la responsabilité de défendre une perspective Chrétienne de l'éducation à un niveau national et jusqu'à la Commission Européenne.

 

      B.2       Contextes d'éducation contemporaine en Europe

N

ous tenons compte de trois contextes significatifs dans les principes éducatifs chrétiens que nous proposons:

 

  B.2.1    Le contexte social, économique et politique

 

ü  Changements du modèle familial, et rupture des relations en général.

ü  Recherches de nouvelles identités pour des groupes sociaux qui ont une histoire commune et qui  regardent leur passé avec nostalgie. En même temps il y a une recherche  d’une nouvelle identité Européenne ; cette recherche peut apparaître comme quelque chose de limité si elle est considérée d'un point de vue global.

ü  Mobilité plus grande , frontières nationales plus ouvertes, ce qui conduit à des tensions entre un racisme resurgissant et le désir de créer des sociétés "multiculturelles".

ü  Suite à la chute du communisme, se répand partout une philosophie du libre marché, dans laquelle l'individualisme du consommateur est souverain.

ü  La désillusion, le scepticisme, et un manque de confiance dans le système politique résultant de la chute du communisme et du capitalisme ont généré un grand pragmatisme, particulièrement en Europe de l'Est.

 

 

       B.2.2     Le contexte spirituel et intellectuel

 

ü  Suite au déclin du modernisme du "Siècle des lumières", et de la perte de la foi dans un système de croyance universel, une recherche de nouvelle spiritualité est apparue.

ü  Continuité des influences chrétiennes dans les héritages culturels nationaux à travers le continent (y compris dans les anciens pays communistes) et tentatives des dénominations chrétiennes établies de reprendre le terrain perdu.

ü  Emergence d'une forme de pluralisme qui met l'accent sur le fait que toutes les perspectives du monde et de la vie sont également vraies et que la tolérance est la plus grande vertu.

 

      B.2.3     Le contexte de l'éducation

 

ü  Variété de contextes formels et informels, tels que les institutions éducatives, les églises, les foyers, et les groupes de bénévoles.

ü  Accès aux informations sans précédent.

ü  Influence des médias et de l'audiovisuel.

ü  Intérêt élargi pour les valeurs morales et les standards d'éducation.

ü  Une course au changement sans précédent dans ce contexte de l’éducation.

 

     B3.       Principes chrétiens sur la théorie et la pratique de l'enseignement

N

ous affirmons les principes suivants pour l'éducation contemporaine en Europe:

 

 

 B3.1      Les responsabilités dans l'éducation

 

      B3.1.1   Nous affirmons que les parents ont la responsabilité première de l'éducation de leurs enfants. Ils ont donc la responsabilité de s'assurer que, dans la mesure du possible, le type d'enseignement que reçoivent leurs enfants est en accord avec leurs propres convictions et leurs valeurs. Cela peut se traduire par une école à la maison, ou par des écoles administrées par une église ou un autre groupe communautaire ou par l'État lui-même.

      B.3.1.2  Nous affirmons que la responsabilité des enseignants pour l'éducation des enfants qui leur sont confiés, leur est déléguée par les parents, ceux ci étant supposés continuer à s'impliquer dans l'éducation de leurs enfants.

      B.3.1.3  Nous affirmons la responsabilité des élèves et des enseignants, et en fait de nous tous, de nous engager dans un processus d'apprentissage à vie, et de le faire en partenariat.

 

 

      B.3.1.4  Nous affirmons que les églises Chrétiennes ont la responsabilité d'enseigner leurs membres et leurs enfants à penser et à vivre comme des disciples de Christ. Elles ont une plus grande responsabilité encore, celle de servir la communauté, incarnant l'amour de Dieu dans un monde brisé, en partie au travers de leur engagement dans l'éducation au sein de leur ville. (voir A.3.7.)

      B.3.1.5  Nous affirmons la responsabilité des parents de préparer leurs enfants à avoir un regard critique sur les leçons et les activités qui sont clairement opposées à leurs convictions et à leurs valeurs, et lorsque cela est nécessaire, de retirer leurs enfants de ces leçons ou de ces activités.

      B.3.1.6   Nous affirmons que les gouvernements ont la responsabilité du bien-être des citoyens de leur État y compris le fait de veiller à ce qu'une éducation soit offerte aux enfants. Il a aussi la responsabilité de déterminer un cadre de valeurs communes, mais cela ne devrait ni empêcher le développement de particularités, ni empêcher les Chrétiens de prendre la responsabilité de concevoir et d'exercer l'éducation à partir de la perspective de leur foi.

      B.3.1.7  Nous affirmons que tous ceux qui éduquent dans quelque contexte éducatif que ce soit, sont en finalité responsables envers Dieu de ce qu'ils font.

 

      B3.2     Buts de l'éducation

 

      B3.2.1   Nous affirmons que l'éducation est un processus d'apprentissage qui dure toute la vie et qui concerne:

ü  Le développement de la personne entière (par ex, spirituel, volonté, intellectuel, moral, social, culturel, émotionnel, physique);

ü  Une entière compréhension de la réalité créée dans tous ses aspects distincts (par ex. éthique, mathématique, linguistique, historique, esthétique, scientifique); et

ü  La vie dans son entier et ses différentes activités (par ex. le travail, les jeux, le repos, la pensée, la créativité, l'imagination, la découverte).

 

     B3.2.2    Nous affirmons que l'éducation devrait fournir des occasions:

ü  D'apprendre à connaître Jésus Christ et à comprendre Ses projets pour la vie de chacun (voir A3.4 et A3.6);

ü  De discerner la vérité de ce qui est faux, et de faire ce qui est bien plutôt que ce qui est mal (voir A3.5);

ü  De vivre comme des citoyens responsables au travers de relations d'amour mutuel, de respect, et de service les uns envers les autres, au sein des familles, des communautés ou des sociétés (voir A3.1, A3.3, A3.6 et A3.7);

ü  D'étudier tous les aspects de la réalité créée et d'apprendre à l'administrer et à en prendre soin de façon responsable (voir A3.3);

ü  D'apprécier et de goûter la beauté et les merveilles de ce que Dieu a fait, aussi bien que des réalisations et de la créativité humaine (voir A3.2 et A3.3);

ü  De développer des dons pratiques ainsi que la capacité de communiquer, de prendre des décisions et d'être créatif (voir A3.3);

 

ü  De comprendre, apprécier et évaluer leur histoire et leur héritage (voir A3.4 et A3.7)

    
     B3.3       Contenu de l'éducation conventionnelle

 

     B3.3.1    Nous affirmons que l'enseignement implique la transmission de la connaissance de la réalité créée de Dieu dans tous ses aspects (voir A3.2 et A3.3)

     B3.3.2    Nous affirmons que le choix, le contenu et l'organisation du programme reflète toujours les convictions fondamentales de ceux qui l'établissent. Aucun programme n'est neutre. C'est pourquoi il faut trouver dans les convictions et les valeurs de la Bible une base valable sur laquelle déterminer le contenu et l'organisation du programme (voir A3.4).

    B3.3.3     Nous affirmons que l'importance des convictions et des valeurs devrait être un élément central du contenu de l'éducation. On devrait aider les élèves à distinguer et évaluer de façon critique leurs propres points de vue ainsi que ceux des autres. Cela s'applique à tous les sujets du programme et est essentiel à l'étude de la Bible (voir A3.4).

    B3.3.4     Nous affirmons que ce qui est "caché" dans le programme est aussi important que ce qui est visible. C'est pourquoi, les convictions sous-jacentes et les valeurs devraient être exprimées de façon cohérente tant dans la façon de diriger une école que dans le contenu des sujets qui sont enseignés.

 

    B3.4        Méthodes d'éducation

 

    B3.4.1     Nous affirmons que l'Ancien et le Nouveau Testaments, particulièrement l'exemple de Christ, constituent une source de principes méthodologiques importante pour enseigner de façon appropriée et variée (voir A3.4).

    B3.4.2     Nous affirmons que des relations d'autorité, de respect et d'amour sont d'une importance cruciale pour créer un environnement sauf, favorable à l'apprentissage (voir A3.3).

    B3.4.3     Nous affirmons que les enseignants devraient exprimer les convictions et les valeurs Chrétiennes dans leur attitude et leur façon d'enseigner (voir A3.6).

    B3.4.4     Nous affirmons que les méthodes d'enseignement devraient être destinées à développer les capacités de l'élève à s'approprier leurs propres convictions et valeurs plutôt que de les manipuler ou de les contraindre à accepter les convictions et les valeurs des autres (voir A3.3).

    B3.4.5     Nous affirmons que les méthodes d'enseignement devraient respecter la dignité de l'individu, développant dans l'élève une estime de lui même (voir A3.3).

    B3.4.6     Nous affirmons que les méthodes d'enseignement devraient prendre en compte:

ü  La nature du sujet,

ü  Les besoins et les aptitudes individuels de l'enseignant et de l'élève, et

ü  Les différents styles d'apprentissage des élèves, afin que les élèves apprennent et développent leur capacité à être responsables de leur apprentissage (voir A3.3)

 

 

    B3.4.7     Nous affirmons que la discipline est nécessaire, à cause de la nature déchue des êtres humains. Elle devrait être motivée par l'amour, impliquant l'éloge et la récompense; elle devrait avoir pour but une repentance produisant un changement positif, le pardon et la restauration (voir A3.3, A3.5 et A3.6).

    B3.4.8     Nous affirmons qu'un accompagnement pastoral est essentiel et devrait pourvoir aux besoins réels des enfants et des familles. Il devrait employer des méthodes en accord avec les enseignements bibliques et refléter l'amour et la compréhension illustrés par Jésus Christ (voir A3.3 et A3.4)

     B3.4.9    Nous affirmons que les éducateurs devraient équiper et motiver leurs élèves à être disposés à apprendre tout au long de leur vie (voir A3.6)

 

     B3.5       Leadership, politique et administration dans l'éducation

 

     B3.5.1    Nous affirmons que la politique de l'éducation en général, et l'administration de certaines institutions éducatives, devraient servir les objectifs les plus élevés de l'éducation plutôt qu'une vision plus ou moins orientée économiquement (voir B3.2).

     B3.5.2    Nous affirmons que la politique du gouvernement et de l'enseignement scolaire devraient toujours rechercher à protéger et aider les pauvres, les marginaux, ceux qui sont désavantagés et sans pouvoir. (voir A3.3).

     B3.5.3    Nous affirmons que les responsables de l'éducation devraient être dévoués à une vision, une inspiration et au service plutôt que vouloir dominer (voir A3.3).

     B3.5.4    Nous affirmons que le pouvoir devrait s'exercer de façon ouverte et revêtue d'autorité, plutôt que de façon punitive, fermée et péremptoire (voir A3.3).

     B3.5.5    Nous affirmons que la direction et l'administration d'écoles est d'un intérêt crucial. La pensée et les valeurs Chrétiennes ont une contribution particulièrement cruciale à apporter au développement de l'ambiance des écoles.

     B3.5.6    Nous affirmons que les leaders devraient habiliter les enseignants à être de bons administrateurs de classes, par exemple par l'accompagnement pastoral, et en facilitant la formation continue.

 

 

 

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Published by Luc Bussière - dans Education
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10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 14:29

POURQUOI  JE  CROIS  EN  DIEU

 

Par Cornelius VAN TIL

 

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Présentation du texte qui suit par Van Til lui-même  (texte trouvé sur un site internet)

Dans cette petite brochure j’ai essayé de  préciser, en termes simples, pourquoi je crois dans le Dieu trinitaire de la Bible, celui de la théologie réformée historique. Je crois en ce Dieu parce qu’il me dit lui-même qui il est, qui je suis et ce qu’il a fait pour moi et pour les hommes, en Christ et par le Saint-Esprit.

J’ai été élevé sur le fondement de la Bible comprise comme Parole de Dieu. Mais maintenant que je suis adulte, puis-je continuer de croire dans le Dieu de la Bible ? Est-ce que je puis encore croire au soleil qui a éclairé le petit garçon aux sabots de bois que j’étais en Hollande ?

Je pourrais ne plus croire en rien tout autant que croire qu’il est toujours là comme fondement de tout. Puis-je voir les poutres qui soutiennent le plancher sur lequel je marche ? Je dois supposer, ou présupposer qu’elles sont bien dessous, sans cela je ne pourrais pas marcher sur ce plancher !

 

*  *  *

Introduction.

Vous avez sans doute remarqué ces dernières années* combien de scientifiques et des brillants philosophes ont fait de la religion et de Dieu leur « fond de commerce » ! Ils se déclarent prêt à entrer en matière avec les hommes qui disent avoir eu une expérience avec Dieu. Tel philosophe reconnaît que l’irréductible question du mal l’a obligé à reconsidérer ses arguments sur la question de l’existence de Dieu. Tout comme le théologien moderniste Reinhold Niebuhr parle du péché originel, le philosophe C.E.M. Joad parle du mal comme étant indéracinable de l’esprit humain.

 

Vous même, ne vous êtes-vous jamais demandé si la mort était effectivement la fin de tout ? Vous avez sans doute réfléchi, comme Socrate, le grand philosophe grec qui a lutté avec ce problème le jour avant qu’il ne boivent la coupe de ciguë. Y a-t-il quelque chose, vous demandez-vous, qui ressemble à l’idée d’un jugement après la mort ? Suis-je vraiment sûr qu’il n’en est rien ?  Comment puis-je savoir qu’il n’y a pas de Dieu ?

 

Bref, en tant que personne intelligente et responsable, il vous est arrivé de vous poser des questions sur les fondements de vos convictions et de vos engagements. Vous avez cherché à savoir, ou du moins êtes-vous intéressés par ce que les philosophes appellent votre « théorie de la réalité ». Ainsi, quand je vous propose de réfléchir avec moi sur mes raisons de croire en Dieu, j’ai le sentiment que vous êtes fondamentalement intéressés par ma proposition de discussion.

 

Afin de rendre notre conversation plus intéressante, commençons par comparer quelques épisodes de notre passé. Cela entrera d’ailleurs bien dans le cadre de notre sujet car la question de notre hérédité et de notre milieu socioculturel est devenue primordiale de nos jours. En effet, vous pensez peut-être que la seule véritable raison que j’ai de croire en Dieu

 

 

* Selon John Frame qui fut son élève puis son successeur à la chaire d’apologétique, ce texte a été écrit par Van Til en 1948..

 

 

tient au fait que j’ai été éduqué dans ce sens dès mon jeune âge ? Bien sûr, je ne pense pas que ce soit réellement cela même si je ne peux nier que j’ai été enseigné dans la foi en Dieu quand j’étais un petit enfant. Cependant, je vous assure que depuis que j’ai grandi, j’ai entendu un bon nombre d’exposés et d’arguments contre la foi en Dieu. Pourtant, après les avoir entendu je demeure plus que jamais un croyant convaincu. En fait, j’estime que toute l’histoire et la civilisation serait incompréhensible pour moi sans ma foi en Dieu. Ceci est tellement vrai que je propose de démontrer qu’à moins que Dieu ne soit le fondement de toute chose, nous ne

pouvons pas trouver le sens de quoi que ce soit. Je ne pourrai même pas argumenter pour ma foi en Dieu sans déjà le présupposer. Pareillement j’affirme que vous non plus vous ne pouvez argumenter contre la croyance en Dieu sans qu’il ne vous ai accordé les fondements pour le faire. Argumenter au sujet de l’existence de Dieu, c’est comme argumenter au sujet de l’existence de l’air. Vous pouvez affirmer que l’air existe et moi qu’il n’existe pas. Mais, tandis que nous discutons ce point, nous sommes tous deux en train de respirer cet air !

Peut-être qu’après avoir entendu mon histoire vous penserez toujours que tout est question d’hérédité et d’environnement. Je ne chercherai pas trop à vous contredire là dessus. En fait, le point principal de mon argumentation sera de démontrer qu’il y a une parfaite harmonie entre ma foi en tant qu’enfant et ma foi d’adulte, tout simplement parce que Dieu est lui-même l’environnement qui a orienté mon enfance et qui plus tard l’a rendue intelligible.

 

La «loterie » de la naissance !

Nous entendons parfois dire que notre vie dépend en grande partie du « hasard » de notre naissance. Dans l’antiquité, on prétendait que certaines personnes étaient sorties toute faite du front des dieux. Ce n’est en tout cas plus vrai de nos jours. Malgré tout, je réalise que la meilleur chose qui vous soit arrivée est la suivante : Vous êtes nés, m’a-t-on dit à Washington, à l’ombre de la Maison Blanche et moi je suis né dans une petite ferme avec des vaches, en Hollande. Vous avez chaussé des escarpins dorés et moi des sabots de bois. 

 

Mais tout ceci est-il vraiment utile à notre sujet ? Pas particulièrement, cependant il est quand même important de remarquer que ni l’un ni l’autre n’est né à Guadalcanal ou à Tombouctou. Nous vivons tous les deux en milieu christianisé, sous l’influence de la civilisation chrétienne. Nous allons donc limiter notre conversation au Dieu du christianisme.

Je crois, alors que vous ne croyez pas, ou en tout cas vous n’êtes pas certain de croire en ce Dieu précisément. Cela fera le sujet de notre débat. En effet, quel serait le sens de parler de l’existence de Dieu et s’il peut ou ne peut pas exister alors que nous ne saurions pas de quel Dieu nous parlons ?

 

Voilà déjà un point acquis. Nous savons au moins de façon générale quel genre de Dieu sera le sujet de notre discussion. Si maintenant nous pouvons encore trouver un accord préalable sur les règles à suivre pour déterminer l’existence de Dieu, alors nous pourrons avancer !

            Vous ne vous attendez évidemment pas à ce que je vous amène Dieu dans cette pièce de sorte que vous puissiez le voir. Si je pouvais le faire, ce ne serait pas le Dieu du christianisme. En fait, tout ce que vous pouvez espérer de moi, c’est de rendre raisonnable le fait de croire en Dieu. Et j’aimerais bien vous dire que c’est ce que j’essaye de faire, mais après réflexion j’hésite : Si vraiment vous ne croyez pas en Dieu, alors bien sûr vous ne croyez pas non plus que vous êtes sa créature. Moi qui croit en Dieu, au contraire je crois bien sûr qu’il est parfaitement raisonnable pour sa créature de croire en lui ! Je peux donc seulement essayer de démontrer que même si cela ne vous paraît pas raisonnable, il peut quand même être raisonnable pour vous de croire en Dieu.

Mais je vous sens tendu… Vous vous sentez un peu comme un homme qui va entrer dans le bloc opératoire pour  y subir une grosse opération ! Vous réalisez que si vous voulez changer de point de vue sur Dieu, il vous faudra aussi changer de point de vue sur vous-même. Et cela, vous n’êtes pas tout à fait prêt à le faire. Vous pouvez partir si vous le souhaitez. Je ne veux vraiment pas abuser. J’ai juste pensé que vous voudriez connaître l’autre côté de la question. Après tout, je ne vous demande pas d’être d’accord avec ce que je dis. Nous n’avons convenu que de définir d’une manière générale et formelle ce que nous entendons par « Dieu ». Vous n’avez pas besoin d’être d’accord au-delà de ces règles générales et formelles.

 

Enfance

Par la suite, je me souviens avoir joué, comme enfant, dans un bac à sable au fond de la grange à foin. De là il fallait traverser l’étable pour se rendre à la maison. Il y avait une chambre pour un ouvrier, aménagée dans la grange. J’ai eu la mauvaise idée de demander à pouvoir passer une nuit dans cette chambre isolée. On a fini par m’accorder la permission d’y aller. Je ne connaissais pas encore Freud à cette époque là, mais j’avais entendu parler des fantômes et des esprits ! Cette nuit là j’ai entendu le cliquetis des chaînes des vaches, Je savais bien que c’était les vaches qui faisaient ce bruit… Mais au bout d’un certain temps, je n’en était plus si sûr ! N’y avait-il pas quelqu’un qui marchait dans l’allée de l’étable… et qui s’approchait de mon lit ?  On m’avait appris à dire mes prières du soir. Elles disaient entre autre ceci : « Seigneur, convertis-moi afin que je puisse être converti ». Cette nuit-là, j’ai prié ainsi comme je n’avais encore jamais prié jusqu’ici !

 

Je ne me souviens pas avoir parlé à mon père ou à ma mère de mon angoisse. Ils n’auraient pas pu y apporter le remède moderne : La psychologie n’était pas arrivée sur les rayons de leur bibliothèque et ne pouvait pas faire concurrence au « Journal de la femme au foyer » ! Pourtant, je sais ce qu’ils auraient dit : -Bien sûr que les fantômes n’existent pas… et, de toute façon je ne devais pas avoir peur puisque j’appartenais corps et âme à mon Sauveur qui est mort pour moi sur la Croix et ressuscité afin que son peuple puisse être sauvé de l’enfer et aller au ciel. Je devais prier avec sincérité et persévérance pour que l’Esprit Saint puisse me donner un cœur nouveau afin d’aimer vraiment Dieu plutôt que le péché et l’amour de moi-même.

 

Comment puis-je savoir  que c’est le genre de chose qu’ils m’auraient dit ? Simplement parce que c’était le genre de chose dont ils avaient l’habitude de parler. Ou plutôt, c’était le genre de chose qui constituait l’atmosphère de notre vie quotidienne. Nous n’étions pas du tout ce qu’on pourrait appeler une famille piétiste. Je ne me souviens pas qu’il y ait eu chez nous des fortes manifestations émotionnelles. S’il y a eu parfois de l’agitation, c’était à propos des foins durant l’été, ou de soucis au sujet des vaches et des moutons durant l’hiver, mais autour de ce sujet régnait une atmosphère profondément paisible. Cependant, bien qu’il n’y ait pas eu de grandes averses tropicales de type « revivaliste », le taux d’humidité spirituel était très élevé ! A chaque repas toute la famille était présente. Tout se terminait ou s’ouvrait avec la prière et un chapitre de la Bible était lu chaque fois. La Bible a été lue de la Genèse à l’Apocalypse. Au petit déjeuner ou au dîner, suivant où nous en étions nous entendions parler du Nouveau Testament ou « des enfants de Gad et de leurs familles, de Tsephôn et Haggui, de Shouni et Ozni, de Eri et Areli » ! (Gn 46.16) Je ne prétends pas que j’ai toujours tout compris. Pourtant, dans l’ensemble, cela ne fait pas de doute, la Bible est devenue pour moi, dans toutes ses parties comme dans chaque syllabe, vraiment la Parole de Dieu. J’ai appris que je devais croire le récit des Ecritures et que la foi était un cadeau de Dieu. Ce qui s’était produit dans le passé en Palestine avait été le plus grand moment pour moi. En somme, j’ai été élevé dans ce qu’un philosophe a appelé  « un esprit de clocher spatio-temporel » ! J’ai été conditionné de la façon la plus complète. Je ne pourrais donc pas vous aider à croire en Dieu -le Dieu du christianisme- le Dieu de toute la Bible !

 

Mais vous, vivant à côté de la grande bibliothèque du Congrès, vous n’étiez pas aussi borné. Vos parents étaient des gens éclairés sur les questions religieuses. Ils vous ont lu la « Bible du monde » au lieu de la Bible de Palestine. Non, n’est-ce pas, corrigez-moi, ils n’ont pas fait ça. Ils n’ont pas voulu vous imposer des idées religieuses dans votre enfance. Ils cherchaient à cultiver dans leur enfant un « esprit ouvert ».

 

Devons-nous en conclure que j’ai été conditionné pour que je croie en Dieu alors que vous auriez été libre de développer, selon votre bon plaisir, votre propre opinion ? Je ne pense pas que se soit aussi simple. Vous savez comme moi que chaque enfant est conditionné par son environnement. Vous avez été tout autant conditionné à ne pas croire en Dieu que je l’ai été à croire. Il faut appeler les choses par leur nom ! Si vous dites que ma foi m’a été inculquée à travers le biberon, je répondrai que votre incroyance aussi vous a été inculquée à travers le biberon ! Cette constatation nous obligera à bien situer notre débat.

 

Ecole primaire

Avant d’en venir à notre sujet, encore quelques mots sur mon parcours scolaire. Cela mettra tous les éléments en place.

 

Je n’avais pas cinq ans lorsque quelqu'un –heureusement, je ne me souviens pas qui- m’a amené à l’école. Le premier jour j’ai été vacciné et ça m’a fait mal ! Je m’en souviens encore. J’avais déjà été à l’Eglise. Je m’en rappelle, probablement parce que je portais pour l’occasion mes belles chaussures en cuir bien brillantes. Une formule à été lue lors de mon baptême qui affirmait solennellement que j’avais été conçu dans le péché, selon l’idée que mes parents, comme tous les hommes, avaient hérité du péché d’Adam, le premier homme et représentant de la race humaine. La formule baptismale continuait en disant que, bien qu’inévitablement conditionné par le péché, j’étais, en tant qu’enfant de l’Alliance, racheté par le Christ. Lors de cette cérémonie, mes parents ont solennellement pris l’engagement de m’instruire de tout ces sujets dès que je serai en âge de comprendre, par tous les moyens à leur disposition.

 

C’est pour répondre à ce vœux qu’ils m’ont envoyé dans une école chrétienne. Là-bas j’ai appris que ma condition de racheté du péché et mon appartenance à Dieu allait influencer et marquer tout ce que je savais et faisais. J’ai vu la puissance de Dieu dans la nature et sa providence à l’œuvre dans le cours de l’histoire. Cela a donné une certaine assise à mon salut en Christ. Bref, le monde dans sa totalité s’est peu à peu ouvert à ma compréhension. A travers mon instruction j’ai appris à considérer toutes ces questions sous la direction de la toute-puissance et de l’omniscience du Dieu dont je suis l’enfant par le Christ. Je devais apprendre à penser les pensées de Dieu après lui, en m’y efforçant dans tous les domaines de la connaissance.

 

Bien sûr, il y a eu des bagarres dans la cours de l’école et j’ai participé à certaines d’entre elles –mais pas à toutes !- Les sabots de bois se révélaient de redoutables armes de guerre… Pourtant on nous avait strictement interdit de les utiliser à ces fins, même pour nous défendre. Il y avait toujours des professeur ou des parents pour nous parler du péché et du mal en relation avec nos exploits guerriers !

Ce fut particulièrement le cas lorsqu’un « régiment » des nôtres sorti pour en découdre avec des élèves de l’école « publique ». Les enfants de l’école publique ne nous aimaient pas. Ils avaient un vocabulaire particulièrement riche pour nous insulter et ne se privaient pas de nous le dire :  - Pour qui vous prenez-vous ? - Bandes de petits saints ! - Voilà les  trop-bons-pour-l’école publique !

« Tiens, attrapez et dégustez-moi ça ! » Nous avions décidé de répliquer en nature. Ainsi, notre sens de la différence s’est développé à travers plaies et bosses ! On nous a longuement expliqué, à la fin de la journée, que nous devions apprendre à supporter l’opprobre du « monde ». Le monde n’avait-il pas haï l’Eglise depuis l’époque de Caïn déjà ?

 

Quelle différence avec votre parcours d’instruction primaire ! Vous avez fréquenté une école « neutre ». Tout comme vos parents l’avaient fait à la maison, vos professeurs l’ont aussi fait à l’école, Ils vous ont enseigné à être « ouvert d’esprit ». Dieu ne vous a pas été présenté en relation avec vos études en sciences naturelles et en histoire générale. Vous avez été formé de A à Z sans parti pris !

 

Vous comprenez mieux maintenant ? Vous réalisez que tout cela est complètement illusoire : Etre sans parti pris, c’est tout simplement une autre façon d’avoir un parti pris !  L’idée de neutralité en matière religieuse est juste une tenue de camouflage qui recouvre une attitude négative envers Dieu. Il faut bien voir que celui qui n’est pas pour le Dieu du christianisme est, de fait, contre lui. Le monde lui appartient et vous êtes une de ses créatures. En tant que tel, vous devriez vous en montrer digne en l’honorant, que ce soit en mangeant, en buvant ou en faisant quoi que ce soit d’autre.

Vous êtes et vous vivez dans le « territoire » de Dieu, signalisé par des grands panneaux de propriété placés un peu partout, de façon à ce que, même celui qui circule à 100 km/h puisse les lire.  Ainsi, chaque « fait » dans ce monde signale le Dieu de la Bible (Rm 1.20). Il porte sa marque indélébile. Comment dès lors pourriez-vous rester neutre en face de Dieu ? Si vous vous promenez tranquillement le jour de la fête nationale à Washington, vous demanderiez-vous si le monument dédié à Lincoln commémore  n’importe qui ?  Regarderez-vous le drapeau étoilé flottant sur son mât en pensant qu’il est là par hasard ? Est-ce que ces choses ne signifient rien pour un citoyen de ce pays ? Vous mériteriez de connaître le sort d’un apatride si, en tant que citoyen américain vous étiez « neutre » vis-à-vis de l’Amérique ! Dans un sens beaucoup plus grave, vous mériteriez de vivre pour toujours sans Dieu si vous ne le reconnaissez pas et ne le glorifiez pas comme votre Créateur.  Dans votre intérêt éternel, ne vous aventurez pas à « trafiquer » le monde de Dieu selon vos propres besoins, surtout pas vous, petite créature porteuse de son image.  Quand Eve s’est crue neutre entre Dieu et le diable, pesant leurs arguments comme s’ils étaient pour elle d’égale valeur, elle était en réalité déjà du côté du diable !

 

Vous allez peut-être vous emporter, mais calmez-vous et asseyez-vous. Vous êtes un esprit ouvert et impartial n’est-ce pas ? Vous avez appris que toute hypothèse a, au moins en théorie, le droit d’être entendue comme toutes les autres, n’est-ce pas ? Après tout, je vous demande seulement de voir ce qu’implique la conception chrétienne de Dieu. Si le Dieu du christianisme existe, les évidences qui attestent son existence sont abondantes et claires de sorte qu’il serait contraire à la science et coupable de ne pas croire en lui. Quand certains disent par exemple que « l’évidence de Dieu est loin d’être claire » pour la simple raison que si c’était si clair, tout le monde croirait en lui, ils ne posent pas la bonne question. Si le Dieu du christianisme existe, cela doit être évident. Pour quelle raison alors « tout le monde » ne croit-il pas en lui ? Parce que « tout le monde » est aveuglé par le péché. Tout le monde porte des lunettes teintées. Connaissez-vous l’histoire de la Vallée des aveugles ?  Un jeune homme s’étant perdu lors d’une partie de chasse est tombé d’un précipice dans la « Vallée des aveugles ». Il n’était pas possible pour eux d’en sortir. Quand le jeune homme à voulu parler aux habitants aveugles du soleil et des couleurs de l’arc-en-ciel, les hommes-aveugles ne l’ont pas compris. Seule une jeune femme l’a écouté quand il lui a parlé le langage de l’amour… Mais jamais son père n’aurait accepté de la donner en mariage à un fou qui leur parlait de choses qui n’existent pas !  Alors les grands psychologues de l’université des aveugles ont proposés de le guérir de sa folie en cousant ses paupières. Ainsi, assuraient-ils, il deviendrait normal, comme « tout le monde ». Mais l’humble prophète a quand même continué d’affirmer qu’il avait vu le soleil .

Ainsi, je suggère non seulement de vous faire opérer le cœur afin de changer votre volonté, mais aussi les yeux afin de changer votre manière de voir. Mais soyez sans crainte, je ne vais pas opérer moi-même, j’en serai bien incapable ! Je veux juste vous rendre attentif au fait que vous êtes peut-être aveugle… Pensez-y, c’est à vous de décider. Si une opération devait être entreprise, elle ne pourrait l’être que par Dieu lui-même.

 

Ecole secondaire

Finissons mon histoire. A l’âge de dix ans, je suis venu en Amérique, et, après quelques années j’ai décidé de faire des études pour me préparer au ministère pastoral. Cela signifiait de passer par une école préparatoire et par l’université. Tous mes professeurs étaient payés pour enseigner leur matière dans une perspective chrétienne. Vous imaginez ? Non seulement la religion mais même l’algèbre était abordée d’un point de vue chrétien ! C’est ainsi que les choses se sont passées. On m’a enseigné que tous les faits et leurs relations mathématiques et autre obéissent à des règles déterminées par Dieu. Si ce n’était pas le cas, la définition même des choses serait non seulement insuffisante, mais fondamentalement faussée par le fait que Dieu est écarté du tableau.

            N’avons-nous jamais étudié d’autres points de vues ? N’avons-nous pas entendu parler de la théorie de l’évolution ou d’Emmanuel Kant, le grand philosophe de la modernité qui a prouvé de manière définitive que tous les arguments cherchant à prouver l’existence de Dieu étaient inadéquats ? Bien sûr que nous en avons entendu parler, mais il nous a été donné des réfutations qui nous ont semblé de taille à s’opposer à ces objections.

 

Dans le séminaire que j’ai fréquenté, le « Calvin Theological Seminary » et plus tard au « Princeton Theological Seminary », avant que celui-ci n’adopte des positions libéralisantes en 1929, la situation était la même. Le Dr. Robert Dick Wilson avait coutume de dire que l’étude des documents bibliques dans les langues anciennes nous montrait que la « haute critique » n’avait rien « produit » qui puisse véritablement mettre en péril notre confiance enfantine dans l’Ancien Testament reçu comme Parole de Dieu. De la même façon, le Dr. Gresham Machen, avec d’autres, affirmait que le christianisme néo-testamentaire est intellectuellement  défendable et que la Bible est exacte dans ses affirmations. Vous pouvez juger leurs arguments par vous-même en lisant leurs écrits. Bref, j’ai été exposé à l’enseignement du christianisme historique et à une doctrine de Dieu qui a été développée dans tous ses aspects et ses conséquences par ceux qui croyaient que c’était la meilleure manière d’interpréter son sens.

 

Ce que je viens de vous raconter vous aura aidé, je l’espère, à éclairer et à préciser notre question fondamentale. Vous savez maintenant un peu mieux de quel « genre » de Dieu je vous parle. Si mon Dieu existe, c’est celui de mes parents et de mes professeurs. C’est lui qui m’a conditionné dès mon jeune âge. Mais c’est aussi lui qui a conditionné toutes les choses qui vous ont conditionné dès votre jeune âge ! Dieu, le Dieu du christianisme, est le « Tout-Conditionneur »* !  Et, en tant que Tout-Conditionneur, Dieu est le Tout-Conscient ultime. Un Dieu qui contrôle toute chose doit les contrôler librement car il est « …celui qui opère tout selon le conseil de sa volonté » (Eph.1.11), sinon il serait alors lui-même conditionné par une cause qui lui serait supérieure. Ainsi, je soutiens que ma foi en Dieu tout autant que votre incroyance sont l’une et l’autre également dénuées de sens, excepté pour lui.

 

* Note :  « Tout-Conditionneur » : Celui qui en dernier ressort influence toute la réalité, y compris nos propres pensées et raisonnements à son sujet. (John Frame). Van Til fait allusion à la souveraineté divine telle qu’elle a été définie par les docteurs calvinistes. Pr 22.2 ; Jr 5.24 ; Ac 17.25 ; Rm 8.28 ; etc.)

 

 

Réponses aux objections.

 

Vous devez probablement vous demander si je n’ai jamais entendu les objections que l’on oppose à la foi en un tel Dieu. Evidemment, je les ai entendues. Elles m’ont été exposées par mes professeurs qui cherchaient à leur répondre. Je les ai aussi entendues de la part d’enseignants convaincus de leur bien fondé et qui ne croyait pas que l’on puisse les réfuter. Comme étudiant à Princeton, j’ai suivi quelques cours d’été au Chicago Divinity School, et j’y ai été confronté au point de vue moderniste et libéral sur la Bible enseigné là-bas. Ensuite, après ma formation en théologie, j’ai passé deux ans à l’université de Princeton pour y étudier la philosophie. Les théories des philosophes modernes ont été présentées et réfutées par des hommes remarquables. Bref, j’ai été exposé à l’incroyance aussi pleinement que je l’avais été à la foi. J’ai entendu les arguments des deux côtés, exposés par des représentants convaincus de leur point de vue.

 

Vous m’avez un peu forcé à parler ainsi à cause de l’expression apitoyée que je lis sur votre visage ! Vos réactions me montrent que vous n’êtes pas au courant des arguments avancés par le courant scientifique et philosophique moderne qui entend demeurer fidèle à un Dieu qui a réellement créé le monde et qui conduit toutes choses en fonction d’objectifs qu’il a prévu pour lui. Je suis simplement un de ceux, nombreux, qui s’en tiennent à l’ancienne foi, en pleine connaissance de ce que peut dire la science moderne, la philosophie moderne et la critique biblique moderne.

 

Je ne peux manifestement pas entrer en discussion sur tout les faits et les raisons invoqués contre la foi en Dieu. D’autres ont consacré leur vie à l’étude de l’Ancien Testament, d’autres au Nouveau Testament. Ce sont leurs travaux que vous devriez étudier pour une réfutation précise des objections soulevées par la critique biblique. D’autres se sont spécialisés en physique et en biologie. C’est à eux que je dois me référer pour discuter les nombreux aspects liés à des sujets tels que l’évolution par exemple. Mais une chose est à la base de tous ces débats, et c’est  de cette chose dont je voudrais maintenant m’occuper.

 

Vous pensez certainement que je me suis trop avancé. Au lieu de parler de Dieu comme de quelque chose de vague et d’indéfini à la façon du modernisme, du barthisme ou du mysticisme,  d’un dieu vide de tout contenu, loin de la réalité concrète et sans exigence sur les hommes, je me suis appuyé sur une idée de Dieu qualifiée de dépassée par la science et de contraire à la raison. C’est comme si je rajoutais la bêtise au ridicule en vous présentant le Dieu le plus déplorable que je puisse trouver ! Ce sera très facile pour vous de me contrer. Je sens que vous êtes prêts à déverser sur ma tête des quantités de données puisées dans les grands classiques de la physique, de la biologie, de l’anthropologie et de la psychologie ou, à m’écraser avec le  poids lourd de la « Critique de la raison pure » d’Emmanuel Kant ! Mais sachez que j’ai déjà subi ce genre de douche bien des fois. Avant que vous ne preniez la peine de commencer, il y a un premier point que je veux soulever. J’y ai déjà fait allusion quand nous avons parlé de la question de nos critères.

 

Voici ce point :  Ne croyant pas en Dieu, nous avons vu que vous ne pensez pas être une créature de Dieu. Et, ne croyant pas en Dieu, vous vous ne pensez pas que l’univers a  été créé par Dieu.

En fait vous pensez à vous et au monde simplement comme une constatation, sans plus. Mais si

vous êtes réellement une créature de Dieu, votre attitude est très injuste à son égard. C’est même offensant pour lui. L’ayant offensé vous encourez sa disgrâce. Dieu et vous n’êtes pas « en bons termes ». Vous avez même de bonnes raisons d’essayer de prouver qu’il n’existe pas. En effet, s’il existait, il vous reprocherait votre mépris à son égard. Vous êtes donc obligés de porter des verres teintés. Et cela influence tout ce que vous dites sur les faits et les raisons de votre incroyance.  Vous avez mangé et chassé sur ses terres sans son autorisation. Vous avez grappillé dans ses vignes sans payer et vous avez méprisé les gardes champêtres qui vous ont parlé en son nom.

 

A ce propos, je dois vous présenter des excuses. Nous autres, qui croyons en Dieu, n’avons en effet pas toujours été clairs là-dessus. Trop souvent nous avons parlé de la question des faits et de leur sens en pensant que nous étions d’accord avec vous sur ce qu’ils sont vraiment. Dans nos arguments  en faveur de l’existence de Dieu nous avons supposé que nous partagions le même domaine de connaissance sur lequel nous pensions nous accorder. Mais en réalité il ne va pas de soi que vous regardiez tous les faits dans toutes les dimensions de la vie réellement de la même manière que nous. Nous pensons vraiment que vous avez des verres teintés sur le nez, même quand vous parlez de poulets ou de vaches autant que de la vie dans l’au-delà ! Nous aurions dû vous le dire plus clairement que nous ne l’avons fait, mais nous avions trop honte d’apparaître à vos yeux comme tenant des positions  anachroniques ou extrémistes. Nous étions tellement désireux de ne pas vous froisser que nous avons fini par froisser notre propre Dieu. Mais nous n’osons plus vous présenter notre Dieu comme plus petit et moins exigeant qu’il ne l’est en réalité. Il veut être présenté comme le « Tout-Conditionneur », comme celui qui donne sa place même à ceux qui lui refusent cette nécessaire position.

 

En me présentant vos raisons et vos arguments, vous supposez qu’un tel Dieu n’existe pas. Vous avez pris pour certain  que vous n’avez besoin de rien en dehors de vous-même. Vous êtes obligé d’assumer la responsabilité de votre autonomie. Résultat, vous ne pouvez pas, -disons plutôt, vous n’êtes pas prêt- à accepter un fait quelconque comme un fait qui mettrait en question votre point de vue. Vous êtes obligé d’appeler contradiction ce qui ne parvient pas à s’accorder à votre cadre intellectuel. Cela vous rappelle peut-être la légende du lit de Procuste ? Lorsque ses victimes étaient trop grandes, il leur coupait les jambes pour qu’elles ne dépassent pas le lit, si elles étaient trop petites, il les écartelait pour les rallonger ! Or, j’estime que c’est ce que vous faites avec toutes les données de l’expérience courante humaine. Je vous demande d’être lucide sur vos a priori fondamentaux et d’oser aller regarder dans le sous-sol de votre propre expérience pour voir ce qui s’y est accumulé alors que vous étiez très occupé par les obligations de la vie ? Vous pourriez être très surpris de ce que vous y trouverez. Pour éclairer ma pensée, j’illustrerai ce que j’ai dit en montrant comment les philosophes et les scientifiques modernistes manipulent les faits et les doctrines du christianisme.

 

Fondamentalement, tous les faits et doctrines du christianisme sont impliqués dans la foi en Dieu, et dans la doctrine de la création. Mais aujourd’hui les philosophes et les scientifiques modernistes prétendent généralement qu’accepter une telle doctrine ou croire  en de tels évidences serait un refus de voir la réalité en face. Ils disent cela non seulement dans le sens que personne n’était là pour vérifier, mais plus radicalement encore, que ce serait logiquement impossible. Cela violerait les lois fondamentales de la logique, affirment-ils.

 

L’argument courant contre la doctrine de la création vient de Kant. Il peut être formulé dans les termes d’un philosophe plus récent, James Ward : « Si nous essayons de concevoir Dieu séparément du monde, il n’y a plus rien qui nous conduise à une création » (Realm of Ends , p. 397). Cela veut dire que si Dieu doit être relié en tout à l’univers, il doit être soumis  à ses conditions.  

Mais que déclare la doctrine de la création ? Elle dit que Dieu est la cause qui a amené le monde à l’existence. Et que voulons-nous dire par le mot « cause » ? Dans notre expérience, elle est logiquement corrélative au mot « effet ». Si vous avez un effet, vous devez avoir une cause et si vous avez une cause vous devez avoir un effet. Ainsi Dieu est à l’origine du monde (en est la cause), il l’a nécessairement été sinon Dieu n’aurait pas pu  produire un effet. Et ainsi l’effet peut vraiment indiquer ce qu’est la cause de la cause. Notre entendement  peut donc admettre un Dieu qui ne dépend pas autant du monde que le monde ne dépend de lui.

 

Le Dieu du christianisme n’a pas à répondre aux exigences de l’homme autonome. Il prétend se suffire totalement à lui-même. Il prétend  avoir créé le monde non par nécessité mais selon sa libre volonté. Il prétend ne pas avoir changé en lui-même quand il a créé le monde. Son existence doit donc être impossible a-t-on dit, et la doctrine de la création doit être une absurdité.

 

On a aussi dit que la doctrine de la providence est en contradiction avec l’expérience. Mais c’est normal. Celui qui rejette la création doit logiquement rejeter également la providence. Si toutes choses sont commandées par la providence divine, pensons-nous, il ne peut rien se passer d’original mais l’histoire est un théâtre de marionnettes.

 

Je pourrais vous donner beaucoup de faits pour vous prouver l’existence de Dieu. Je pourrais vous dire que tout effet a besoin d’une cause. Je pourrais parler de la merveilleuse structure de l’œil comme d’une évidence démontrant que la nature répond à un but divin. Je pourrais faire appel à l’histoire de l’humanité pour prouver qu’elle a été dirigée et commandée par Dieu. Mais toutes ces évidences vous laisseraient de marbre. Vous diriez simplement que nous pouvons expliquer la réalité autrement, nous n’avons pas besoin de «faire intervenir » Dieu. Causes et buts, répéteriez-vous, sont les maîtres mots que les hommes doivent utiliser concernant tout ce qui tourne autour de nous parce qu’ils paraissent jouer comme nous jouons nous-mêmes, mais seulement dans le cadre où nous pouvons jouer.

 

Et lorsque nous voulons vous présenter les arguments qui justifient le christianisme l’astuce est toujours la même. Si je vous parle d’accomplissement des prophéties, vous répondez aussitôt que cela me semble tout naturel à moi et à d’autres, mais qu’en réalité il est impossible à une intelligence quelconque de prédire le futur depuis le passé.  Si c’était le cas, tout serait figé et l’histoire serait sans surprise ni liberté.

 

Et, si je me tourne vers les nombreux miracles, la stratégie est la même. Le Dr William Brown, théologien moderniste éminent en donne la parfaite illustration : « Prenez n’importe quel miracle de la Bible », dit-il, « la naissance virginale de Jésus, la résurrection de Lazare ou la Résurrection de Jésus-Christ. Supposez que vous pouvez démontrer que ces événements se sont produits littéralement, comme ils prétendent s’être produits. Qu’aurez-vous alors prouvé ? Tous simplement que notre champ de connaissance avait besoin d’être élargi ; que nos anciens concepts étaient trop limités et avaient besoin d’être révisés ; que nous étions jusqu’ici  ignorants sur les questions touchant à l’origine de la vie et à son prolongement. Mais la chose que vous  n’avez pas démontrée, et que vous ne pouvez pas démontrer, c’est qu’un miracle s’est réellement produit ; pour cela, il faudrait admettre que ces questions sont irréductiblement insolubles, qu’il n’existe aucune possibilité de les résoudre et que toutes les tentatives d’explications possibles ont étés données ». (God at Work, New-York, 1933, p.169). Observez avec quelle assurance Brown utilise l’arme de la logique contre l’idée de miracle. D’autres critiques bibliques avant lui ont mis en doute la réalité des miracles à un moment ou à un autre. Ils l’ont fait plus insidieusement en n’attaquant que certains secteurs du « territoire » du christianisme. Brown quant à lui a voulu attaquer de front l’ensemble du sujet par une charge massive. Les « pilules » qu’il na pas pu avaler du premier coup, il les avalera plus tard ! Ce qu’il veut, c’est d’abord obtenir rapidement le contrôle du territoire. Il le fait en appliquant  d’emblée le principe de non-contradiction. Le miracle sera homologué, dit Brown, quand je pourrai démontrer qu’il est en accord avec ma définition des lois de la logique. Si vraiment les miracles veulent prétendre au statut scientifique, et ainsi être reconnus comme des faits authentiques, ils doivent d’abord obtenir leur « droit de cité » au royaume de la recherche scientifique. Et cette admission leur sera accordée dès  qu’ils se soumettront aux petites formalités administratives qui les priveront de ce qui fait précisément leur caractère exceptionnel. Les miracles doivent présenter leur acte de naturalisation s’ils souhaitent voter dans le royaume de la science et y avoir une influence !

 

Prenons maintenant les quatre points que j’ai mentionné –la création, la providence, les prophéties et les miracles. Ensemble, ils représentent la totalité de ce qu’on entend par théisme chrétien. Ils englobent la complexité impliquée dans l’idée de Dieu et de ce qui gravite autour. A plusieurs reprises et de bien des manières les preuves de tout cela ont été présentées. Mais vous avez toujours une réponse toute prête et définitive : Impossible ! Impossible ! Vous faites comme ce fonctionnaire des postes qui a reçu une pile de courrier dont les adresses sont écrites dans des langues étrangères. Il les distribuera, dit-il, dès qu’elles seront écrites en bon français académique par ceux qui les ont envoyées. En attendant, elles dormiront au département du courrier en attente. A la base de toutes les objections avancées par les philosophes et les scientifiques contre les preuves de l’existence de Dieu se trouve l’affirmation ou la supposition qu’accepter une telle preuve équivaudrait à briser les règles de la logique.

 

Il y a encore un point que je dois  examiner. Vous êtes sans doute déjà allé chez le dentiste et vous savez qu’il fore toujours plus profond dans la dent afin d’atteindre le nerf…

 

Mais avant que je n’arrive au nerf, je dois encore une fois vous présenter des excuses. Le fait de voir tellement de gens placés devant les preuves de l’existence de Dieu et qui pourtant ne croient pas nous a terriblement découragé. Nous avons alors adopté des mesures désespérées. Dans le soucis de gagner votre bonne volonté, nous avons de nouveau transigés avec notre Dieu. Notant le fait que les hommes ne voient pas, nous avons cru devoir leur accorder que ce qu’ils devraient voir est difficile à voir. Dans notre désir de gagner l’approbation des hommes nous avons concédé que les évidentes preuves de l’existence de Dieu ne sont que des probabilité. Et, après cet aveu fatal nous avons fait un pas de plus vers le bas, au point où nous avons admis, ou pratiquement admis, que ces preuves ne sont pas vraiment contraignantes. C’est ainsi que nous sommes retombés sur le témoignage plutôt que sur des preuves argumentées. Après tout, disons-nous, on ne trouve pas Dieu avec des arguments on le trouve avec le cœur. C’est de cette manière que nous témoignons, disant aux hommes que nous étions morts, mais maintenant vivants, que nous étions aveugles et que maintenant nous voyons, en renonçant à tout argument intellectuel.

 

Pensez-vous que Dieu approuve pareille attitude de la part de ses disciples ? Je ne le crois pas. Le Dieu qui dit être à l’origine de tous les faits et qui a apposé son sceau sur chacun d’eux n’accordera pas d’excuse à ceux qui refusent de le voir. De plus, une telle attitude serait irresponsable. Si quelqu’un, visitant Washington, votre ville natale, refusait d’admettre qu’il s’y trouve les bâtiments du gouvernement des Etats-Unis, vous le prendriez par la main pour l’emmener constater par lui-même qu’ils existent bel et bien. De la même manière, votre expérience et votre témoignage de conversion n’aurait aucune signification sans la vérité objective des faits qu’ils présupposent. Un témoignage sans argument crédible n’est pas un témoignage, exactement comme un argument qui n’est pas attesté n’est pas non plus crédible.

 

Laissons cela pour le moment. Voyons maintenant ce que la psychologie des religions, qui fonctionne sur les mêmes fondements que ceux des philosophes modernistes, fera de notre témoignage. Elle opère une distinction entre les données brutes et leur cause, nous accordant les données brutes, et se réservant à elle-même l’interprétation de la cause. Le professeur James H. Leuba, un éminent psychologue de Bryn Mawr (Ontario), procède de façon typique. Il déclare : « la réalité de n’importe quelle donnée brute  -d’une expérience directe dont le sens des mots ne peut être contesté- : Si j’ai froid ou chaud, si je suis triste ou joyeux, découragé ou confiant, c’est que j’ai froid,  je suis triste, découragé, etc., et tous les arguments qui pourraient être avancés pour prouver que je n’ai pas froid seraient bien évidemment ridicules ; Une expérience directe ne peut pas être contredite ; elle ne peut pas être fausse ». Tout ceci semble, en apparence, très encourageant. Le requérant peut nourrir l’espoir d’une admission rapide. Mais il faut encore passer par le centre d’immigration d’Ellis Island* !

(*Ellis Island : Centre d’hébergement près du port de New-York où les candidats à l’immigration devaient attendre la décision administrative en vue de leur admission aux Etats-Unis) 

« Si les données brutes de l’expérience ne sont pas sujettes à critiques, leurs causes le sont. Si je dis que mon impression de froid est due à une fenêtre ouverte, à un état de fièvre causée par  un médicament, ou que mon courage a été renouvelé par Dieu, mon affirmation va plus loin que mon expérience directe. Je lui ai attribué une cause, et cette cause peut être juste ou fausse ». (God or Man, New York, 1933, p. 243.) Le candidat à l’immigration pourra attendre  un million d’années dans le centre d’immigration ! Ainsi, si je dis que je suis un croyant par le Christ, et que je suis régénéré par l’Esprit Saint, le psychologue dira que se sont des données brutes d’expérience et, par conséquent, incontestables. Nous  ne pouvons pas les nier. Mais pour nous elles ne signifient rien, continuera-t-il. Si vous voulez  qu’elles signifient quelque chose pour nous vous devez donner une cause à votre expérience. C’est elle que nous examinerons. Votre expérience spirituelle est-elle le résultat d’un « joint » ou de Dieu ? Vous prétendez que c’est de Dieu. Fort bien, mais ce n’est pas possible puisque les philosophes ont prouvé qu’il est contraire à la logique de croire en Dieu. Revenez nous voir quand vous voulez, dès que vous aurez changé d’avis au sujet de la cause de votre conversion. Nous serons très heureux de vous accueillir et de vous compter au nombre des citoyens de notre royaume, à condition toutefois de nous présenter vos papiers de naturalisation !

 

Nous en arrivons à un passage délicat. Nous avons convenu dès le départ de nous dire la vérité. Si je vous ai offensé c’était par crainte d’offenser Dieu en essayant de vous convaincre à n’importe quel prix. Et si je ne vous ai pas offensé, c’est peut-être que n’ai pas parlé de mon Dieu comme il aurait fallu ! Vous avez « trafiqué » les évidences en faveur de la foi en Dieu, vous mettant vous-même à la place de Dieu. Vous en avez tiré vos propres conclusions, définissant vous-même la règle de ce qui est possible ou impossible. Ce faisant, vous manifestez pratiquement que vous n’avez jamais eu l’intention de reconnaître que Dieu puisse être derrière un fait quelconque. Les faits, pour être véritablement des faits -des faits en accord avec le « scientifiquement et le philosophiquement correct »- devraient porter votre sceau  plutôt que celui de Dieu, leur créateur potentiel.

 

Evidemment, je sais bien que vous n’avez jamais  prétendu avoir créé des arbres et des éléphants. Pourtant, vous dites bel et bien que les arbres et les éléphants ne peuvent pas être créés. Vous avez délibérément décidé que vous ne verrez jamais ou que vous ne serez jamais un « fait » créé. Comme le dit ce proverbe : « ce que mon filet ne peut attraper n’est pas du poisson ».

 

Je ne prétends évidemment pas que lorsque vous aurez été confronté à cette réalité vous pourrez changer d’attitude. Pas plus que l’Ethiopien ne peut changer sa peau ou le léopard ses taches, vous ne pouvez changer votre attitude. Vous avez si bien collé vos verres teintés sur votre nez que vous ne pourriez plus les enlever, même pour dormir ! Freud n’a pas bien vu le caractère coupable du péché qui garde le contrôle sur le cœur de l’homme. Seul le grand Médecin, par le sang de son expiation à la Croix et par le don de son Esprit peut enlever ces verres teintés et vous faire voir les faits pour ce qu’ils sont, des faits qui sont des évidences, des évidences indiscutables en faveur de l’existence de Dieu.

 

Je pense être maintenant assez clair sur le « genre » de Dieu en qui je crois. C’est le Dieu « Tout-Conditionneur ». C’est le Dieu qui a créé toutes choses, qui, par sa providence à conditionné ma jeunesse, me faisant croire en lui, et qui par sa grâce m’incite toujours à vouloir croire en lui. C’est le Dieu qui a également conduit votre jeunesse jusqu’à ce jour et ne vous a apparemment pas accordé la grâce de pouvoir croire en lui.

 

Mais alors, me direz-vous : « Quelle est l’utilité de cette discussion et de cette réflexion ? ». Elle est très importante en fait : si réellement vous êtes une créature de Dieu, vous lui demeurez toujours accessible. Lorsque Lazare était dans son tombeau, il était toujours accessible au Christ qui l’a appelé à revenir à la  vie. C’est à cela que les véritables prédicateurs s’attendent. Le fils prodigue a pensé qu’il pouvait échapper à l’influence de son père. En réalité, son père contrôlait même « le pays lointain » où le fils était parti. Ainsi en est-il du raisonnement. Pour raisonner juste au sujet de Dieu, il faut partir de cette base : Dieu est celui qui seul donne son sens et sa place à n’importe quelle argument humain. D’un tel raisonnement nous sommes en droit d’attendre qu’il sera utilisé par Dieu pour pulvériser les arguments à deux sous de l’autonomie humaine.

 

Je vois que vous voulez rentrer chez vous. Je ne vous blâme pas ; le dernier bus est à minuit. Je voudrais bien vous parler encore une heure de plus. Je vous invite à venir dîner chez moi dimanche prochain. Mais j’ai touché à un point sensible et peut-être ne voudrez-vous pas revenir ou, qui sait, peut-être que vous voudrez ? Cela dépend du bon plaisir du Père. Au fond de votre cœur vous réalisez très bien  que ce que j’ai dit à votre sujet est juste. Vous savez que sur ce point il n’y a pas de cohérence dans votre conception de la vie, mais vous ne voulez pas d’un Dieu qui réponde à ce besoin par ses conseils. Un tel Dieu, dites-vous, ne vous apporterait rien de nouveau. Vous êtes donc obligé de répondre vous-même à votre besoin de cohésion entre les faits et leur cause. Mais votre problème, c’est que cette cohésion ne devrait pas, selon votre propre définition, exclure quelque chose qui serait complètement nouveau. Elle devrait en tenir compte, mais n’a pas les moyens de les appréhender ! Ainsi, dans votre logique vous parlez de ce qui est possible et impossible, mais votre discours ne repose sur rien. A cause de vos propres règles, il ne pourra jamais se produire un « imprévu » dans le cadre de la réalité. Votre logique prétend pouvoir traiter des  questions éternelles et immuables mais votre définition des faits déforme complètement les choses ; ce couple ne se réconciliera jamais ! C’est pourquoi votre propre expérience aboutit à l’absurde. Avec le fils prodigue vous gardez les pourceaux, mais il se pourrait qu’à la différence du prodigue, vous refusiez de rentrer à la maison paternelle.

 

De mon côté, ma foi en Dieu me permet de rendre cohérentes les données de mon expérience. Bien sûr pas la sorte de cohésion que vous voudriez. Ce n’est pas une cohésion qui serait le résultat de ma propre définition autonome de ce qui est possible. Mais une cohésion qui dépasse la mienne, et qui la précède. Sur la base des conseils de Dieu (Ep 1.11 ; Ac 20.27), je peux voir les faits et en rendre compte sans les démolir à l’avance. En m’appuyant sur les conseils de Dieu je peux être un bon physicien, un bon biologiste, un bon psychologue ou un bon philosophe. Dans toutes ces disciplines j’use de mes facultés de raisonnement logique afin de trouver autant d’ordre dans l’univers de Dieu qu’il peut être possible à une créature d’en trouver. Les relations ou systèmes que j’établis sont vrais parce qu’ils se fondent sur des indices sérieux, qui ont leur origine dans un cohésion qui se fonde sur les conseils de Dieu.

 

Regardant autour de moi, je vois bien l’ordre et le désordre dans toutes les dimensions de la vie. Mais je les regarde le deux à la lumière du Grand Ordonnateur qui est derrière eux. Je n’ai pas besoin de renier l’un des deux par optimisme ou par pessimisme. J’observe les  plus grands spécialistes en biologie courir par monts et par vaux pour démontrer que la doctrine de la création n’est pas en accord avec les données anatomiques du corps humain, revenir en admettant que le « chaînon manquant » est toujours manquant. J’observe les grands spécialistes en psychologie rechercher dans les profondeurs de la conscience et du subconscient de l’enfant et de l’animal afin de démontrer que les doctrines de la création et de la providence ne sont pas en accord avec les mécanismes de l’âme humaine, seulement, ils reviennent et doivent reconnaître que le gouffre entre l’être humain et l’animal est plus grand que jamais. J’observe les grands spécialistes en logique et en méthodologie des sciences partir à la recherche d’une vérité transcendantale capable de résister aux marées toujours changeantes de la nouveauté, revenir et dire qu’ils ne trouvent aucun pont entre la logique et la réalité ou de la réalité à la logique. Mais je constate  que ces gens là, bien que réfléchissants à l’envers, découvrent beaucoup de choses vraies. Il suffit seulement de les « remettre à l’endroit », mettant Dieu plutôt que l’homme au centre de leur démonstration, et je découvre la merveilleuse exposition des faits que Dieu avait l’intention de leur faire voir !

 

Si mon principe de cohésion est assez large pour inclure les efforts de ceux qui le rejettent, il est aussi assez large pour inclure ce que les générations précédentes n’ont pas pu voir. Ma confiance en cette cohérence est celle d’un enfant qui marche dans la forêt avec son père. Il n’a pas peur de rencontrer un imprévu car il sait son père capable de prendre la situation en main. C’est pourquoi je reconnais volontiers qu’il demeure quelques « difficultés » en ce qui concerne la foi en Dieu entre sa révélation dans la nature et dans les Ecritures. En fait, il y a un mystère dans chaque rapport et respectivement dans chaque fait qui se présente devant moi, pour la simple raison que tous les faits ont leur explication ultime en un Dieu dont les pensées sont plus élevées que mes pensées, dont les voies sont plus hautes que les miennes. Et c’est exactement d’un tel Dieu dont j’ai besoin. Sans lui, le Dieu de la Bible, le Dieu d’autorité, le Dieu autosuffisant et incompréhensible aux humains, rien n’aurait de sens. Aucun homme ne peut avoir l’explication du sens ultime des choses, seul celui qui croit en Dieu a le droit de prétendre qu’il y a une explication d’ensemble.

 

Comme vous voyez j’ai été conditionné de toutes parts dans ma jeunesse ; je n’aurai pas pu m’empêcher de croire en Dieu. Alors qu’aujourd’hui je suis un peu plus âgé, je ne peux toujours pas m’empêcher de croire en Dieu. Je crois en Dieu maintenant parce que, si je ne le connaissais pas comme le « Tout-Conditionneur », la vie serait un chaos.

 

Je ne vous convertirai pas avec mon argument car je pense que l’argument n’est en fin de compte que du bruit. Mais ce que je prétends, c’est que la foi en Dieu n’est pas seulement aussi raisonnable qu’une autre foi, ou même un peu plus ou infiniment plus probable qu’une autre foi ; en réalité je prétends qu’à moins que vous ne croyiez en Dieu vous ne pouvez en toute logique croire en rien.

Mais comme je crois en un Dieu qui vous a conditionné comme il m’a conditionné, je sais que vous pouvez trouver toute sorte de raisons, avec le secours des biologistes, des psychologues, des logiciens et des critiques bibliques pour réduire tout ce que je vous ai dit à des raisonnements circulaires* d’un fondamentaliste obtus. C’est vrai, j’ai usé de raisonnements circulaires; mais ils l’ont été pour faire tout tourner autour de Dieu. Maintenant, je vous laisse avec lui et avec sa miséricorde.

 

 

 

*Raisonnement dont la conclusion de l’argument est identique à  son point de départ.

 

(Les notes, références bibliques et remarques sont du traducteur)

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Published by Luc Bussière - dans Cours 2 philo chrétienne
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10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 14:28

Christianisme et philosophie.

 

Etienne Gilson

 

Chapitre IV : Théologie et Philosophie.

 

P 119 : « Une nature corrompue est une nature malade, mais c’est une nature ; comme un homme malade reste un homme ; une raison malade une raison ; une philosophie malade, une philosophie. Que dirons-nous donc d’une nature guérie, d’un homme guéri, d’une raison et d’une philosophie guéries ? »

 

P 120 : « La philosophie a pu exister avant la Loi, et sous la Loi ; elle doit exister aujourd’hui sous la grâce, en attendant qu’elle s’abîme dans la gloire. Assurément, il y a et il y aura peut-être toujours des philosophes sans foi ni loi, mais ce qui leur manque ne saurait conférer aucune exactitude formelle à ce qui leur reste. La philosophie n’est pas plus une philosophie quand elle est païenne que lorsqu’elle est chrétienne, elle n’est alors qu’une philosophie obscurcie. La philosophie n’est pas moins philosophie quand elle est chrétienne que lorsqu’elle est païenne, elle ne l’est pas non plus davantage, mais elle l’est mieux. »

 

P 122 : « Que fait la foi par rapport à la philosophie ? demandent en effet certains catholiques. Qu’est ce qu’elle apporte ? Sur certaines questions la philosophie se tait. Alors il faut la remplacer par la théologie. Comment ? La théologie catholique ne commence-t-elle vraiment de parler que lorsque la philosophie se tait ? Ainsi, simple « métaphilosophie », ou « métamétaphysique », elle attendrait patiemment et respectueusement que la raison naturelle ait dit son dernier mot sur Dieu pour oser à son tour prendre la parole ? Mais nous savons tous que la position catholique suppose exactement le contraire. La Révélation parle de tout ce dont parle la philosophie, pourvu seulement qu’à un titre quelconque la gloire de Dieu et le salut de l’homme y soient intéressés ; il n’y a rien de ce que la philosophie peut dire de Dieu et de nos fins dernières, que la théologie ne commence par décider, quant à sa vérité essentielle, sans attendre qu’il plaise à notre philosophie de prendre position là-dessus. Oui, quand la philosophie se tait, la théologie parle encore, mais la théologie commence à parler bien avant que la philosophie consente à se taire, et le plus fort est que non seulement elle ose parler de cela même dont parle la philosophie, mais qu’après en avoir parlé à sa manière, qui est celle de la parole divine, elle a l’audace d’enseigner à la philosophie elle-même comment une philosophie digne de ce nom devrait en parler. »

 

P 128 : Référence à l’Encyclique Aeterni Patris : « Ceux qui joignent à l’étude de la philosophie la soumission à la foi chrétienne, sont ceux qui philosophent le mieux possible, puisque la splendeur des vérités divines, accueillie par l’âme, aide l’intelligence elle-même, à laquelle, non seulement elle ne retire rien, mais ajoute beaucoup de noblesse, de pénétration et de fermeté. »

 

P 138 : « La philosophie chrétienne est une philosophie qui, bien que distinguant formellement les deux ordres, considère la révélation chrétienne comme un auxiliaire indispensable de la raison. »

 

P 139 : « Le danger qui nous guette en permanence est celui auquel succombent « ces sectateurs, ou plutôt ces adorateurs de la raison humaine, qui se la proposent comme une maîtresse sûre, et, sous sa conduite, se promettent tous les succès, oubliant sans doute combien grave et cruelle est la blessure infligée à la nature humaine par la faute de notre premier père : ces ténèbres qui se sont répandues sur notre pensée et cette volonté qui penche désormais vers le mal. De là vient que les philosophes les plus célèbres de l’antiquité, bien qu’ils aient écrit beaucoup de belles choses, ont cependant gâté leurs doctrines par les erreurs les plus graves… »

 

P 141 : « Nous perdrons certainement la philosophie à moins de nous y conformer (à la révélation). On nous fera difficilement croire que ce qui fait qu’une philosophie soit vraie, l’empêche d’être une vraie philosophie. C’est en se paganisant que la nature se perd, comme c’est en se christianisant qu’elle se sauve… »

 

 

 

  

 

Etienne Gilson : Le problème de la philosophie chrétienne.

 

Chapitre I

Le problème de la philosophie chrétienne.

 

La notion de « philosophie chrétienne » semble contradictoire à plusieurs : il y a, selon les rationalistes, entre la religion et la philosophie, une différence d’essence, qui rend ultérieurement impossible toute collaboration quelconque entre elles. Tous ne s’accordent pas sur l’essence de la religion, tant s’en faut, mais tous s’accordent pour affirmer qu’elle n’est pas de l’ordre de la raison, et qu’à son tour la raison ne saurait relever de l’ordre de la religion. Or, l’ordre de la raison, c’est précisément celui de la philosophie. Il y a donc une indépendance essentielle de la philosophie à l’égard de tout ce qui n’est pas elle et particulièrement à l’égard de cet irrationnel qu’est la  Révélation.

 

C’est un fait qu’entre les philosophes grecs et nous il y a eu la Révélation chrétienne et qu’elle a profondément modifié les conditions dans lesquelles la raison s’exerce. Comment ceux qui ont cette révélation pourraient-ils philosopher comme s’ils ne l’avaient pas ?Les erreurs de Platon et d’Aristote sont précisément les erreurs de la raison pure ; toute philosophie qui prétendra se suffire retombera dans les mêmes, ou dans d’autres qui seront pires, de sorte que la seule méthode sûre consiste désormais pour nous à prendre la révélation comme guide afin de parvenir à quelque intelligence de son contenu, et c’est cette intelligence de la révélation qui est la philosophie même. (Bien que cela soit le propre de la philosophie médiévale, ne serait-ce pas aussi une confusion de la philosophie et de la théologie qui ruinerait la philosophie même ?

 

Contrairement à Saint Anselme ou saint Bonaventure qui partent de la foi, (on les accuserait donc de s’enfermer dans la théologie), Saint Thomas propose un système dont les conclusions philosophiques sont déduites de prémisses purement rationnelles. La théologie y est chez elle et à sa place, c'est-à-dire au sommet de l’échelle des sciences ; fondée sur la révélation divine, qui lui fournit ses principes, elle est une science distincte, qui part de la foi et n’use de la raison que pour en exposer le contenu ou la protéger de l’erreur. Quant à la philosophie, s’il est vrai qu’elle se subalterne à la théologie, elle ne dépend pourtant comme telle que de la méthode qui lui est propre : fondée sur la raison humaine, ne devant sa vérité qu’à l’évidence de ses principes et à l’exactitude de ses déductions, elle réalise spontanément son accord avec la foi sans avoir à se gauchir ; si elle se trouve d’accord avec la foi, c’est simplement parce qu’elle est vraie et que la vérité ne saurait contredire la vérité.

 

Sans doute, entre un tel néo-scolastique et un pur rationaliste, il reste une différence fondamentale. Pour le néo-scolastique, la foi demeure, et tout désaccord entre sa foi et sa philosophie est un signe certain d’erreur philosophique. En pareil cas, il a donc à reprendre l’examen de ses conclusions et de ses principes, jusqu’à la découverte de l’erreur qui les vicie (…) Pour le thomiste, si une philosophie est vraie, ce ne peut être qu’en tant que rationnelle ; mais si elle mérite le titre de rationnelle, ce ne saurait être en tant que chrétienne. Il faut choisir. Jamais un thomiste n’admettra qu’il y ait dans la doctrine de saint Thomas quoi que ce soit de contraire à l’esprit ou à la lettre de la foi, car il professe expressément l’accord de la révélation et de la raison comme n’étant que l’accord de la vérité avec elle-même(…)

 

L’aboutissement logique d’une telle attitude est la négation pure et simple de la notion même de philosophie chrétienne(…)Le plus simple ne consisterait il pas à laisser la philosophie à la raison et de restituer le christianisme à la religion ?

 

 

Si le christianisme n’est pas une philosophie, il comporte cependant des éléments « spéculatifs » (Littérature des Pères Apostoliques, la 1ère épître de Jean, l’Evangile de Jean avec la doctrine du Verbe contenue dans le Prologue, la doctrine du Père professée par Jésus, la prédication paulinienne sur la grâce (…)Or, la Bible contient une foule de notions sur Dieu et le gouvernement divin, qui, sans avoir de caractère proprement philosophique, n’attendaient qu’un terrain favorable pour s’y expliciter en conséquences philosophiques.

 

S’il n’y a pas de raison chrétienne, il y a un usage chrétien de la raison. Le christianisme a ouvert à la raison humaine, par l’intermédiaire de la foi, des perspectives qu’elle n’avait pas encore découvertes. La pensée du moyen âge a transmis à la philosophie moderne des principes directeurs. (Même chez un Descartes, qui prétend avoir fait table rase de tout, on retrouve une parenté entre ses preuves de l’existence de Dieu et celles de Saint Anselme et Saint Thomas. Tout le système cartésien est suspendu à l’idée d’un Dieu tout puissant, qui se crée en quelque sorte soi-même, crée à plus forte raison les vérités éternelles, y compris celles des mathématiques., crée l’univers ex nihilo et le conserve dans l’être par une création continuée de tous les instants : Descartes dépend directement ici de la tradition biblique et chrétienne et que, dans son essence même, sa cosmogonie ne fait qu’approfondir l’enseignement de ses maîtres touchant l’origine de l’univers. Qu’est ce que d’ailleurs, en somme, que ce Dieu de Descartes : être infini, parfait, tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a fait l’homme à son image et ressemblance et conserve toutes choses par la même action qui les a créées, sinon le Dieu du Christianisme dont on reconnaît ici facilement la nature et les attributs traditionnels ? Descartes affirme que sa philosophie ne dépend en rien de la théologie ni de la révélation, que toutes les idées dont il part sont des idées claires et distinctes, que la raison naturelle qu’il découvre en elle-même pour peu qu’elle analyse attentivement son contenu ; mais comment donc se fait-il que ces idées d’origine purement rationnelle se trouvent être exactement les mêmes, pour l’essentiel, que celles que le Christianisme avait enseignées au nom de la foi et de la révélation, pendant seize siècles ? Cette concordance, suggestive elle-même, le devient bien davantage encore, lorsqu’on rapproche le cas de Descartes de tous les cas analogues dont il est entouré. (Malebranche, Pascal, Leibniz, dont il ne resterait plus grand-chose de son système si on y avait enlevé les éléments chrétiens, et même Kant...) Ne se réclamant ni se Saint Augustin, ni de la Bible, ces penseurs n’ont cependant pas cessé d’en subir l’influence. Beaucoup d’entre eux vivent de ce qu’ils ne connaissent plus.

 

Il y a donc quelques raisons historiques de mettre en doute la séparation radicale de la philosophie et de la religion dans les siècles postérieurs au moyen-âge.

 

S’il y a eu des idées philosophiques introduites dans la philosophie pure par la révélation chrétienne ; si quelque chose de la Bible et de l’Evangile a passé dans la métaphysique ; d’un mot, si l’on ne peut concevoir que les systèmes de Descartes, de Malebranche ou de Leibniz eussent pu se constituer tels qu’ils sont si l’influence de la religion chrétienne ne s’était exercée sur eux, il devient infiniment probable  que la notion de philosophie chrétienne a un sens, parce que l’influence du Christianisme sur la philosophie est une réalité.

 

« Sans doute, disait Lessing,  lorsqu’elles furent révélées, les vérités religieuses n’étaient pas rationnelles, mais elles furent révélées afin de le devenir ». Non pas toutes, peut-être, mais du moins certaines…

 

Demandons maintenant aux philosophes chrétiens quel bénéfice leur raison trouve à s’inspirer de la Bible et des Evangiles.

 

Chapitre II

La notion de philosophie chrétienne.

 

Paul. Si l’on lit la première épître aux Corinthiens, à première vue, ces déclarations semblent éliminer purement et simplement la philosophie grecque au bénéfice de la foi nouvelle. C’est pourquoi on n’a pas tort de résumer la pensée de Paul sur ce point central en disant que, selon lui, l’Evangile est un salut, non une sagesse. Pourtant, il faut ajouter qu’en un autre sens cette interprétation n’est pas complètement exacte, car au moment même où Paul proclame la banqueroute de la sagesse grecque, il propose de lui en substituer une autre, qui est la personne même de Jésus Christ. Ce qu’il entend faire, c’est éliminer l’apparente sagesse grecque, qui n’est en réalité qu’une folie, au nom de l’apparente folie chrétienne, qui en réalité est une sagesse.

 

Au lieu de dire que, selon saint Paul, l’Evangile est un salut, non une sagesse, il vaudrait donc mieux dire que le salut qu’il prêche est à ses yeux la véritable sagesse, et cela précisément parce qu’il est un salut. Si l’on admet cette interprétation, et elle semble bien inscrite dans le texte même, il devient claire que, résolu dans son principe, le problème de la philosophie chrétienne reste entièrement ouvert quant aux conséquences qui en découlent. Celui qui possède la religion possède aussi, dans leur vérité essentielle, la science, l’art et la philosophie, disciplines estimables, mais qui ne peuvent servir que de maigre consolation à qui ne possède pas la religion. Seulement, s’il est vrai que posséder la religion, c’est posséder tout le reste, il faut le montrer. Un apôtre tel que Paul peut se contenter de le prêcher, un philosophe voudra s’en assurer. Il ne suffit pas de dire que le croyant peut se passer de philosophie parce que tout le contenu de la philosophie, et plus encore, est implicitement donné dans sa croyance, il faut en fournir la preuve ; or, le prouver, c’est assurément une certaine manière de supprimer la philosophie, mais, si l’entreprise réussit, on peut dire qu’en un autre sens, c’est peut-être la manière la meilleure de philosopher.

 

Quels avantages philosophiques les plus anciens témoins qui se sont convertis au christianisme trouvaient ils donc à se convertir ?

 

Celui dont le témoignage est à la fois le plus ancien et le plus typique est saint Justin, dont le Dialogue avec Tryphon nous raconte la conversion sous une forme vivante et pittoresque. Tel qu’il le conçoit dès le commencement, l’objet de la philosophie est de nous conduire vers Dieu et de nous unir à lui. Le premier système essayé par Justin fut le stoïcisme, mais il semble être tombé sur un stoïcien plus soucieux de pratique morale que de théorie, car ce professeur avoua qu’il ne tenait pas la science de Dieu pour nécessaire. Le Péripatéticien qui lui succéda insista très vite pour que l’on convînt du prix de ses leçons, ce que Justin estime peu philosophique. Son troisième professeur fut un pythagoricien, qui, à son tour, le congédia parce qu’il n’avait pas encore appris la musique, l’astronomie et la géométrie, sciences indispensables à l’étude de la philosophie. Un platonicien, qui vint ensuite, fut plus heureux : « je le fréquentai le plus souvent que je pus, écrit Justin, et je fis ainsi des progrès ; chaque jour, j’avançais le plus possible. L’intelligence  des choses incorporelles me captivait au plus haut point ; la contemplation des idées donnait des ailes à mon esprit, si bien qu’après un peu de temps je crus être devenu un sage : je fus même assez sot pour espérer que j’allais voir Dieu, car tel est le but de la philosophie de Platon. » Tout allait donc pour le mieux quant Justin rencontra un vieillard qui, l’interrogeant sur Dieu et sur l’âme, lui prouva qu’il était engagé dans d’étranges contradictions ; et comme Justin lui demandait où lui-même avait puisé ses connaissances en ces matières, le vieillard répondit : « il y eut dans les temps reculés, et plus anciens que tous ces prétendus philosophes, des hommes heureux, justes et chéris de Dieu, qui parlaient par l’Esprit saint et rendaient sur l’avenir des oracles qui sont maintenant accomplis : on les appelle prophètes…Leurs écrits subsistent encore maintenant, et ceux qui les lisent peuvent, s’ils ont foi en eux, en tirer toutes sortes de profits, tant sur les principes que sur la fin, sur tout ce que doit connaître le philosophe ; Ce n’est pas en démonstrations qu’ils ont parlé ; au-dessus de toute démonstration, ils étaient les dignes  témoins de la vérité » A ces mots, un feu subit s’enflamma dans le cœur de Justin et, dit-il, « en réfléchissant en moi-même à toutes ces paroles, je trouvai que cette philosophie était la seule sûre et profitable. Voilà comment et pourquoi je suis philosophe. »

 

Cette histoire met en évidence tous les éléments sans lesquels il n’est pas de solution du problème de la philosophie chrétienne. Un homme cherche la vérité par la raison seule, et il échoue ; la vérité lui est offerte par la foi, il l’accepte et, l’ayant acceptée, il la trouve satisfaisante pour la raison. Mais l’expérience de Justin n’est pas moins instructive par un autre aspect, car elle soulève un problème auquel Justin lui-même n’a pu refuser son attention. Ce qu’il trouve dans le Christianisme, c’est, avec beaucoup d’autres choses, l’arrivée par des voies non philosophiques de vérités philosophiques. Là où règne le désordre de la raison, la révélation fait régner l’ordre. Mais précisément parce qu’ils avaient tout essayé sans craindre de se contredire, les philosophes avaient dit, avec beaucoup de choses fausses, un grand nombre de choses vraies ; comment expliquer qu’ils aient eu connaissance de ces vérités, même sous la forme fragmentaire où ils les ont connues ?

 

On soutint que les philosophes grecs avaient plus ou moins directement profité des livres révélés et leur devaient le peu de vérités qu’ils avaient enseignées, non d’ailleurs sans les mélanger à bien des erreurs. Cette réponse simpliste, en l’absence de toutes preuves directes d’un tel emprunt, devait s’effacer progressivement au profit d’une autre, que l’on trouve déjà chez Paul, au moins en germe :

 

Malgré sa condamnation méprisante de la fausse sagesse des philosophes grecs, l’Apôtre ne condamne pas la raison, car il tient à reconnaître aux Gentils une certaine connaissance naturelle de Dieu. En affirmant dans l’Epître aux Romains (I, 19-20) que la puissance éternelle et la divinité de Dieu de Dieu peuvent être directement connues par le spectacle de la création, Paul affirmait implicitement la possibilité d’une connaissance purement rationnelle de Dieu chez les Grecs et posait du même coup le fondement de toutes les théologies naturelles qui devaient se constituer plus tard au sein du Christianisme même.

 

De saint Augustin à Descartes, pas un philosophe qui ne se soit réclamé de cette parole. D’autre part, en déclarant dans la même Epître (2 :14-15) que les Gentils, tout dépourvus qu’ils soient de la Loi juive, sont à eux-mêmes leur propre loi, parce que leur conscience les accusera ou les excusera au jour du jugement, Paul admet implicitement l’existence d’une morale naturelle ou, plutôt, d’une connaissance naturelle de la loi morale. Or, bien que l’Apôtre lui-même ne se soit pas posé cette question purement spéculative, il devenait dès lors impossible qu’elle ne fût pas posée : quels rapports y a –t-il entre la connaissance rationnelle du vrai  ou du bien concédée par Dieu à l’homme et la connaissance révélée que l’Evangile est venu ajouter à la première ? C’est précisément ce problème que saint Justin a posé et résolu.

 

Puisque, se demande-t-il, Jésus-Christ est né il y a cent cinquante ans à la date où j’écris, dois-je considérer les hommes qui, vivant avant le Christ, ont été dépourvus du secours de la révélation comme tous coupables ou tous innocents ? le Prologue de l’Evangile de saint Jean suggère la réponse qu’il convient de donner à cette question. Jésus-Christ est le Verbe, et le Verbe est Dieu ; or, il est dit dans l’Evangile que le Verbe éclaire tout homme venant en ce monde ; il résulte donc de là que l’on doit admettre, sur la foi de Dieu lui-même, une révélation naturelle du Verbe, universelle et antérieure à celle qui s’est produite lorsque, se faisant chair, il est venu habiter parmi nous. D’autre part, puisque le Verbe est le Christ, tous les hommes ont participé à la lumière du Christ en participant à celle du Verbe.  Ceux qui ont vécu selon le Verbe, qu’ils aient été païens ou juifs, ont donc été chrétiens comme par définition, au lieu que ceux qui ont vécu dans l’erreur et dans le vice, c'est-à-dire contrairement à ce que leur enseignait la lumière du Verbe, ont été de véritables ennemis du Christ dès avant le temps de sa venue. S’il en est ainsi, la position de Paul, tout en demeurant matériellement la même, se trouve spirituellement transformée, car là où l’Apôtres invoquait contre les païens une révélation naturelle qui les condamne, Justin admet en leur faveur une révélation naturelle qui les sauve. Socrate devient un chrétien si fidèle qu’il n’ est pas surprenant que le démon en ait fait un martyr de la vérité et Justin n’est pas loin de dire avec Erasme : saint Socrate, priez pour nous !

 

A partir de ce moment décisif, le Christianisme accepte donc la responsabilité de toute l’histoire antérieure de l’humanité, mais il en requiert aussi le bénéfice. Tout ce qui s’est fait de mal s’est fait contre le Verbe, mais puisque inversement tout ce qui s’est fait de bien s’est fait par le Verbe, qui est le Christ, toute vérité est chrétienne comme par définition. Tout ce qui s’est dit de bien est nôtre…Voilà formulée dès le 2ème siècle en termes définitifs, la charte éternelle de l’humanisme chrétien. Héraclite est des nôtres, Socrate nous appartient, puisqu’il a connu le Christ d’une connaissance partielle, grâce à l’effort d’une raison dont le Verbe est l’origine ; nôtres aussi sont les stoïciens et, avec eux, tous les vrais philosophes en qui brillaient déjà les semences de cette vérité que la révélation nous découvre aujourd’hui dans sa plénitude.

 

Pour qui décide d’adopter cette perspective sur l’histoire, il reste vrai de dire avec Paul que la foi au Christ dispense de la philosophie et que la révélation la supplante, mais la révélation ne supplante la philosophie que parce qu’elle l’accomplit. D’où un renversement du problème aussi curieux qu’inévitable. Si tout ce qu’il y avait de vrai dans la philosophie était un pressentiment et comme une ébauche du Christianisme, celui qui possède le Christianisme doit posséder par là même tout ce qu’il y avait de vrai et tout ce qu’il pourra jamais y avoir de vrai dans la philosophie. En d’autres termes, et si étrange que cela puisse paraître, la position rationnelle le plus favorable n’est plus celle du rationaliste, mais celle du croyant : la position philosophique la plus favorable n’est pas celle du philosophe, mais celle du chrétien. Pour s’en assurer, il suffira d’ailleurs d’énumérer les avantages qu elle présente.

 

La grande supériorité du Christianisme est de ne pas être une simple connaissance abstraite de la vérité, mais une méthode efficace du salut  (…) C’est un fait que les systèmes grecs apparurent aux chrétiens du 2ème siècle comme des spéculations intéressantes et parfois même vraies, mais sans efficace pour la conduite de la vie. Au contraire, du fait qu’il prolongeait l’ordre naturel par un ordre surnaturel et faisait appel à la grâce comme à une source inépuisable d’énergie pour l’appréhension du vrai et la réalisation du bien, le Christianisme s’offrait à la fois comme une doctrine qui apportait en même temps les moyens de sa propre mise en pratique.

 

C’est tout l’essentiel de la doctrine de Paul sur le péché, la Rédemption et la grâce : ce que l’homme voudrait faire, il ne le fait pas, ce qu’il ne voudrait pas faire, il le fait. Autre chose est de vouloir faire le bien, autre chose pouvoir le faire ; autre est la loi de Dieu qui règne dans l’homme intérieur, autre la loi du péché qui règne dans ses membres. Cette doctrine est au cœur de l’œuvre de saint Augustin, et de toute la pensée chrétienne… Aux yeux de saint Augustin, le vice  radical du néo-platonisme a été l’ignorance où il nous tient de la double doctrine du péché et de la grâce qui nous en délivre. Que Plotin nous conseille de nous détacher des sens, de dominer nos passions et d’adhérer à Dieu, rien de mieux ; mais est-ce Plotin qui nous donnera la force de la faire ? Et que sert de savoir sans pouvoir ?  Qu’est ce que ce médecin qui conseille la santé sans connaître la nature de la maladie, ni celle du remède ? La conversion de saint Augustin n’est vraiment achevée que par la lecture de saint Paul et la révélation de la grâce : « car la loi de l’Esprit de vie en Jésus-Christ m’a libéré de la loi du péché et de la mort »…

 

Le chrétien Lactance fréquenta les philosophes et en arriva  à reconnaître qu’au fond chacun d’eux a saisi une partie de la vérité totale et que, si l’on rassemblait ces parties, on finirait par reconstituer la vérité tout entière…Supposons donc qu’il se trouvât quelqu’un pour recueillir ces fragments dispersés à travers les écrits des philosophes et les réunir en un corps de doctrine, ce qu’il obtiendrait par cette méthode serait un équivalent de la vérité totale ; mais, et c’est là le point essentiel, personne ne peut opérer ce départ entre le vrai et le faux dans les systèmes des philosophes, à moins de connaître d’avance la vérité, et nul ne la connaît d’avance si Dieu ne la lui enseigne par la révélation, c'est-à-dire ne l’accepte par la foi.

 

Lactance a donc conçu la possibilité d’une philosophie vraie, mais il la conçoit comme un éclectisme à base de foi. D’une part, le philosophe pur et simple, qui ne dispose que de sa raison et veut découvrir la vérité par ses propres forces : toute sa peine n’aboutit qu’à saisir un minuscule fragment de la vérité totale, noyé dans une masse d’erreurs contradictoires dont il est incapable de se dégager. D’autre part, le philosophe chrétien : sa foi le met en possession d’un critère, d’une sélection, qui lui permettent de rendre la vérité rationnelle à elle-même en la libérant de l’erreur où elle s’embarrasse. Dieu, qui a tout fait, sait tout. Suivons-le, s’il nous enseigne. Entre l’incertitude d’une raison sans guide et la certitude d’une raison dirigée, il n’hésite pas un instant, et pas davantage, après lui, n’hésitera saint Augustin.

 

Cet effet bienfaisant de la foi pour la raison du philosophe est donc aussi loué par saint Augustin. Etant passé du manichéisme au scepticisme de Cicéron, puis au néo-platonisme de Plotin, il découvre que tout ce qu’il y a de vrai dans le néo platonisme était déjà contenu dans l’Evangile de Jean, et d’autres passages des Ecritures, plus bien des vérités que Plotin lui-même n’a jamais connues. Ainsi, tandis qu’il la cherchait vainement par la raison, la philosophie était là, qui l’attendait et s’offrait à lui par la foi. Ces vérités branlantes, que la spéculation grecque réservait à une élite d’esprits choisis, se trouvaient rassemblées d’avance, purifiées, fondées, complétées par une révélation  qui les met à la portée de tous les hommes. En ce sens, on pourrait sans inexactitude résumer toute l’expérience d’Augustin dans le titre qu’il a lui-même donné à l’un de ses ouvrages : « de l’utilité de croire », même pour assurer la rationalité de la raison. S’il répète sans cesse la parole d’Esaïe telle qu’il la trouve dans la traduction latine dont il use : « nisi credideritis, non intelligetis » sans croyance, pas d’intelligence, c’est parce qu’elle est l’exacte formule de son expérience personnelle et saint Anselme n’aura rien à ajouter lorsqu’il voudra définir à son tour l’effet bienfaisant de la foi sur la raison du philosophe.

 

On a présenté l’attitude de saint Anselme en cette matière comme un rationalisme chrétien. L’expression prête à l’équivoque, mais elle a du moins le mérite de mettre en évidence le fait que, lorsqu’il fait appel à la raison, saint Anselme entend n’avoir affaire qu’avec la raison seule. Non seulement lui, mais ses auditeurs eux-mêmes exigent que rien ne s’interpose entre les principes rationnels dont il part et les conclusions rationnelles qu’il en déduit. Que l’on se souvienne seulement de la fameuse préface du « Monologue » où, cédant à l’insistance de ses élèves, il s’engage à ne rien prouver de ce qui est dans l’Ecriture par l’autorité de l’Ecriture, mais à établir par l’évidence de la raison et par la seule lumière naturelle de la vérité tout ce qu’une investigation indépendante de la révélation pourra faire apparaître comme vrai. Pourtant, c’est bien saint Anselme qui a donné la formule définitive de la primauté de la foi sur la raison, car si la raison veut être pleinement raisonnable, si elle veut se satisfaire comme raison, la seule méthode sûre consiste pour elle à scruter la rationalité de la foi. En tant que telle, la foi se suffit, mais elle aspire à se transmuer en une intelligence de son propre contenu ; elle ne dépend pas de l’évidence de la raison, mais, au contraire, c’est elle qui l’engendre. On sait, par saint Anselme lui-même, que le titre primitif de son Monologue était : « Méditation sur la rationalité de la foi », et que le titre de son « Prologue » n’était autre que la fameuse formule : « une foi qui cherche l’intelligence ». Rien qui rende avec plus de justesse sa pensée, puisqu’il ne cherche pas à comprendre pour croire, mais à croire pour comprendre ; à tel point que cette primauté même de la foi sur la raison, il la croit avant de la comprendre et pour la comprendre, puisqu’elle lui est proposée par l’autorité de l’Ecriture : « nisi credideritis, non intelligtetis ».

 

Saint Justin, Lactance, saint Augustin et saint Anselme ne sont que quatre témoins. Mais quels témoins ! (…)

 

Pour attester la pérennité de la question, sachons que bien des siècles après, Maine de Biran a lui aussi tenté de résoudre les énigmes de la philosophie par sa raison seule, et en arrive à la conclusion suivante, écrite dans son journal intime : « Il est impossible de nier au vrai croyant, qui éprouve en lui-même ce qu’il appelle les effets de la grâce, qui trouve son repos et toute la paix de son âme dans l’intervention de certaines idées ou actes intellectuels de foi, d’espérance et d’amour, et qui  de là parvient même à satisfaire son esprit sur des problèmes insolubles dans tous les systèmes, il est impossible, dis-je, de lui contester ce qu’il éprouve, et, par suite, de ne pas reconnaître le fondement vrai qu’ont en lui, ou dans ses croyances religieuses, les états d’âme qui font sa consolation et son bonheur ». C’est donc un fait pour le chrétien que la raison seule ne suffit pas à la raison et ce n’est pas seulement au 2ème siècle que des philosophes se sont convertis au Christianisme dans l’intérêt de leur philosophie même (…) Cet effort de la vérité crue pour se transformer en vérité sue, c’est vraiment la vie de la sagesse chrétienne, et les corps des vérités rationnelles que cet effort nous livre, c’est la philosophie chrétienne elle-même. Le contenu de la philosophie chrétienne est donc le corps des vérités rationnelles qui ont été découvertes, approfondies ou simplement sauvegardées, grâce à l’aide que la révélation a apportée à la raison. (…)

 

Pas plus que le théologien, le philosophe chrétien ne tentera de transformer la foi en science par une étrange chimie qui prétendrait combiner des essences contradictoires. Ce que se demande simplement le philosophe chrétien, c’est si, parmi les propositions qu’il croit vraies, il n’en est pas un certain nombre que sa raison pourrait savoir vraies. Tant que le croyant fonde ses assertions sur la conviction intime que sa foi lui confère, il reste un pur croyant et n’est pas encore entré dans le domaine de la philosophie, mais dès qu’il trouve au nombre de ses croyances des vérités qui peuvent devenir objets de science, il devient philosophe et, si c’est à la foi chrétienne qu’il doit ces lumières philosophiques nouvelles, il devient un philosophe chrétien.

 

(…) Pour qu’une philosophie mérite vraiment ce titre, il faut que le surnaturel descende, à titre d’élément constitutif, non dans sa texture, ce qui serait contradictoire, mais dans l’œuvre de sa constitution. J’appelle donc philosophie chrétienne toute philosophie qui, bien que distinguant formellement les deux ordres, considère la révélation chrétienne comme un auxiliaire indispensable de la raison.

 

L’histoire a montré qu’il a toujours existé des systèmes  philosophiques qui n’ont été ce qu’ils furent que parce qu’il a existé une religion chrétienne et qu’ils en ont volontairement subi l’influence. En tant que réalités historiques concrètes, ces systèmes se distinguent les uns des autres par leurs différences individuelles ; en tant que formant une espèce, ils présentent des caractères communs qui autorisent à les grouper sous une même dénomination.

 

En premier lieu, et c’est peut-être le trait le plus apparent de son attitude, le philosophe chrétien est un homme qui opère un choix parmi les problèmes philosophiques. En droit, il est capable de s’intéresser à la totalité des problèmes aussi bien que n’importe quel autre philosophe ; en fait, il s’intéresse uniquement ou surtout à ceux dont la solution importe à la conduite de sa vie religieuse. Le reste, indifférent en soi, devient l’objet de ce que saint Augustin, saint Bernard et saint Bonaventure stigmatisent du nom de curiosité vaine (…)

 

Bossuet : « la sagesse consiste à connaître Dieu et à se connaître soi-même. La connaissance de nous-mêmes nous doit élever à la connaissance de Dieu ». Nous avons ici résumé l’enseignement d’une tradition de 16 siècles. (cf aussi Calvin, dans le chapitre 1er de son Institution chrétienne : « Toute la somme presque de notre sagesse, laquelle, à tout compter, mérite d’être réputée vraie et entière sagesse, est située en deux parties : c’est qu’en connaissant Dieu, chacun de nous aussi se connaisse ».)

 

Chez tous les philosophes chrétiens dignes de ce nom, la foi exerce une influence simplificatrice et leur originalité se manifeste surtout dans la zone directement soumise à l’influence de la foi : doctrine de Dieu, de l’homme et de ses rapports avec Dieu. La foi est vue comme accompagnant la raison, lui « prenant la main », pour la mettre sur la bonne route et la protéger de l’erreur. (Augustin, Thomas d’Aquin, Anselme). (…)

 

Il se peut qu’abstraitement parlant la philosophie n’ait pas de religion, mais on est en droit de se demander s’il est indifférent que les philosophes en aient une. On peut se demander, plus particulièrement, s’il est indifférent à l’histoire de la philosophie comme telle qu’il y ait eu des philosophes qui fussent chrétiens et si, malgré la texture purement rationnelle de leurs systèmes, on ne pourrait pas y lire, aujourd’hui encore, la marque de l’influence exercée par leur foi sur la conduite de leur pensée ?

 

 

 

 

 [7] L’héritage du Christianisme.

 



[1] Sur ce principe de A. Kuyper, « Lectures en Calvinism »Eerdmans. V p 48 à 66

[2] J.D Dengerink. « L’Université d’Amsterdam » p 45

[3] J.M. Spier, Introduction to Christian Philosophy (Philadelphia : Presbyterian and Reformed Publishing Co. 1954) p 23

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Published by Luc Bussière - dans Cours 2 philo chrétienne
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