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  • : Le blog de Luc Bussière
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  • : Blog qui présente mes réflexions, et la trame des cours de philosophie chrétienne avec annexes, pour mes étudiants.
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  • Luc Bussière
  • Marié, père de 4 enfants 3 jeunes hommes adultes dont deux mariés, et une ado. Grand père depuis Août 2010
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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 21:19

 

Proslogion


Anselme de Canterbury


 

I. L’esprit s’élevant à la contemplation de Dieu. - II. Que Dieu existe véritable- ment, bien que l’insensé ait dit dans son cœur : Il n’y a point de Dieu. - III. Que la pensée ne peut concevoir la non-existence de Dieu. - IV. Comment il se fait que l’insensé a dit dans son cœur ce qu’il n’a pu penser. - V. Que Dieu est tout ce dont l’existence est préférable à la non-existence, et qu’existant seul par lui-même il a tout fait de rien. - VI. Comment Dieu n’étant point un corps peut être sensible. - VII. Comment il est tout-puissant, bien qu’il ne puisse certaines choses. - VIII. Comment il est à la fois miséricordieux et impassible. - IX. Comment étant juste, souverainement juste, il peut pardonner aux méchants, et qu’il leur fait miséri- corde avec équité. - X. Comment il peut punir les méchants et leur faire grâce avec justice. - XI. Comment l’Écriture a pu dire que le Seigneur marche toujours dans la voie de la miséricorde, et que cependant il n’abandonne jamais la voie de la justice. - XII. Que Dieu est la vie elle-même, et qu’il renferme substantielle- ment tous ses attributs. - XIII. Comment il est le seul être infini, éternel, bien qu’on puisse dire que les autres esprits sont aussi des êtres infinis et éternels. - XIV. Com- ment et pourquoi ceux qui cherchent Dieu le voient et ne le voient point. - XV. Que Dieu surpasse tout ce que la pensée peut concevoir de plus grand. - XVI. Que la lumière au sein de laquelle il habite est véritablement inaccessible. - XVII. Que l’harmonie, l’odeur, la saveur, la beauté et toutes les propriétés des corps existent en Dieu d’une manière ineffable et digne de sa nature. - XVIII. Que Dieu est la vie, la sagesse, l’éternité, et tout ce qui est un bien réel. - XIX. Qu’il n’est pas contenu dans l’espace et le temps, mais qu’il contient toutes choses. - XX. Que son exis- tence précède et dépasse toutes les existences, même celles qui sont éternelles. - XXI. Si l’éternité divine est ce qu’on doit entendre par ces expressions de l’écri- ture, le siècle du siècle, ou les siècles des siècles. - XXII. Que Dieu seul est ce qui est, celui qui est. - XXIII. Que le souverain bien est également le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et que celui-là seul est nécessaire, qui est le bien universel, complet et unique. - XXIV. Conjectures sur la nature et la grandeur de ce bien. - XXV. Bon- heur de ceux qui jouissent du souverain bien. - XXVI. Si c’est dans ce souverain bien que les élus trouveront cette plénitude de joie que le Seigneur leur promet.


PRÉFACE.


Cédant aux pressantes sollicitations de quelques-uns de mes frères, j’ai mis au jour un petit ouvrage composé en forme de méditation religieuse sur les mystères

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rie la foi, et dans lequel j’avais emprunté le langage et les idées d’un homme qui s’entretient, solitaire, avec sa pensée, et cherche Dieu avec les lumières de sa rai- son. A peine cet ouvrage eut-il paru que, songeant à cette longue série d’argu- ments qu’il m’avait fallu employer, et dont la chaîne non interrompue m’a-vait comblé nécessaire pour arriver à mon but, je me demandai si par hasard on ne pourrait pas trouver un argument unique, indépen-dant de tout antre, se suffisant à lui-même, pour opérer la conviction, pour établir avec certitude que Dieu existe, qu’il est la cause suprême de toute existence et la source première de tout bien ; en un mot, pour rendre compte de tous les attributs que la foi accorde à la nature di-vine. Longtemps je cherchai (’ans ma pensée cet argument victorieux, long- temps je le poursuivis dans les profondeurs de la réflexion avec une ardente cu- riosité. Parfois il me semblait que j’allais le saisir, mais toujours il m’échappait au moment où je croyais l’atteindre. Fa-tigué de mes inutiles efforts, et désespérant du succès de mon entre-pris."-, j’avais résolu d’y renoncer et d’abandonner une recherche que je regardais désormais comme infructueuse ; mais j’eus beau vou- loir chasser cette idée de mon esprit, de peur qu’en l’occupant à la poursuite d’un objet impossible à atteindre elle no l’empochât de se livrer à des travaux moins fu- tiles et plus profitables, elle s’établit obstiné-ment en moi, elle m’obséda de plus en plus, malgré tous mes efforts pour me délivrer de sa présence importune et de ses continuelles per-sécutions. Un jour donc qu’elle me pressait avec un nou- vel acharne-ment et que j’étais plus fatigué que jamais de celle lutte incessante, au milieu même de ce conflit de mes pensées, ce que j’avais inutile-ment cher- ché vint s’offrir tout à-coup à mon esprit et me força d’em-brasser avec transport l’idée heureuse que je voulais repousser loin de moi. Tout fier de ma découverte, je m’imaginai que quelques lec-teurs la verraient avec plaisir exposée dans un écrit où je ferais par-ler un chrétien qui s’efforce d’élever son âme jusqu’à la contem- plation de Dieu, et qui cherche à se rendre compte de ta croyance, le com-posai donc lo petit ouvrage que je donne aujourd’hui au public. Je u’eus point, en le ter- minant, la prétention d’avoir fait un livre ; cette prétention, je ne l’avais pas eue davantage en terminant le premier :

Ces deux opuscules me semblaient également indignes de paraître avec le nom de leur auteur. Cependant je ne voulais point les abandonner aux chances de la publicité sans donner à chacun d’eux un titre qui lui fit espérer un accueil fa- vorable et lui servit de recommandation auprès de quelques lecteurs, j’avais en conséquence intitulé le pre-mier Modèle de méditation sur les mystères de la foi, et le second la Foi cherchant l’Intelligence. Déjà ces deux petits ouvrages avaient été plusieurs fois transcrits avec les titres ci-dessus indiqués, quand des personnes de considération m’engagèrent à y mettre mon nom. Hugo, le vénérable arche- vêque de Lyon, qui à cette époque s’acquittait en France d’une mission aposto-

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lique, usa lui-même de toute son autorité sur moi pour me décider à signer ces deux écrits. Je dus obéir, et je jugeai en même temps convenable d’en changer les litres ; j’intitulai donc le premier : Monologue ou Soliloque, et le second : Proslo- gion ou Allocution.


CHAPITRE I.


Faible mortel, dérobe-toi un instant aux occupations d’ici-bas ; cherche un abri contre l’orage de tes pensées, dépose le posant fardeau de tes inquiétudes, sus- pends ton pénible labeur. Un moment du moins occupe-toi de Dieu, un moment repose-toi en lui. Entre dans le sanctuaire de ton âme, ferme-le aux souvenirs impor-tuns de la terre, aux vains bruits du monde, et, seul avec tes réflexions pieuses cherche Dieu dans le silence du recueillement. Dis, ô mon cœur, dis main- tenant à Dieu : « Je veux contempler ta face ; c’est ta face, Seigneur, que je veux contempler. »Et vous, mon Seigneur et mon Dieu, apprenez à mon cœur en quel lieu et comment il doit vous chercher, en quel lieu et comment il peut vous trou- ver. Seigneur, si vous n’êtes pas ici près de moi, où vous chercherai-je ? si vous êtes partout, pourquoi ne vous vois-je point? Je sais que vous habitez au sein d’une lumière inaccessible ; où donc est-elle, cette lumière in-accessible ? com- ment pourrais-je en approcher ? qui me guidera vers elle ? qui m’y fera pénétrer afin que je vous voie dans votre mysté-rieuse et brillant »demeure ? Et quels signes, à quels traits vous recon-naîtrai-je ? Je ne vous ai jamais vu, mon Seigneur et mon Dieu ; je ne connais point votre visage. Que fera, Dieu très haut, que fera ce pauvre exilé qui languit si loin de vous ? que fera votre serviteur qui brûle d’amour pour vous, et qui est banni de votre présence ? Il vou-drait vous voir, et il ne peut fran- chir la distance qui le sépare de vous ; il voudrait aller vers vous, et, votre demeure est inaccessible ; il voudrait vous trouver, et il ignore où vous êtes ; il voudrait vous chercher, et il ne connaît point les traits de votre visage. Vous êtes mon Seigneur et mon Bien, et je ne vous ai jamais vu ; vous m’avez créé deux fois, vous m’avez comblé de vos bienfaits, et je ne vous connais pas encore. J’ai été créé pour vous voir, pour vous contem-pler, et je n’ai pu encore atteindre le but de mon existence.

Jour funeste où l’homme fut déshérité de son destin sublime ! Qui pourrait as- sez déplorer sa faute et son malheur ? Hélas ! qu’a-t-il perdu et qu’a-t-il trouvé ? qu’a-t-il laissé échapper et que lui est-il resté ? Il a perdu la béatitude qui était le but de son existence, et il a trouvé la misère, pour laquelle il n’avait point été fait ; il a laissé échapper un trésor sans lequel il n’y a point de bonheur, et il ne lui est

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rien resté que la souffrance et la douleur. L’homme, avant sa faute, se nourrissait du pain des anges qu’il ne connaît plus aujourd’hui ; et maintenant il se nourrit du pain des douleurs, qu’il ne connaissait pas encore alors. Que tous les hommes gémissent, que tous les fils d’Adam versent des larmes et fassent entendre une plainte éternelle. Hélas ! notre premier père se rassasiait d’une nourriture céleste, et nous mourons de faim ; il était riche, et la pauvreté nous accable ; il était heu- reux, il a méprisé son bonheur, et nous sommes condamnés à tous les maux, et nous soupirons en vain après une féli-cité qui ne saurait revenir. Hélas ! pourquoi n’a-t-il pas gardé les biens dont il jouissait et dont il pouvait jouir toujours ? pour- quoi n’a-t-il pas laissé ce précieux héritage à ses descendants ? pourquoi nous a- t-il ainsi ravi la lumière pour nous plonger dans les ténèbres ? pourquoi nous a- t-il ôté la vie ? pourquoi nous a-t-il donné la mort ? Infortunés ! de quel séjour de délices nous avons été chassés ! dans quel séjour de misères nous habitons ! de quelle hauteur sublime nous avons été précipités ! dans quel abîme profond nous sommes descen-dus ! Nous avions une patrie, et nous voilà exilés ; nous pouvions con-templer Dieu, et nous voilà frappés d’aveuglement ; nom pouvions jouir de l’immortalité et de la béatitude céleste, et nous voilà con-damnés ici-bas au mal- heur et à la mort. Quelle révolution terrible s’est opérée dans nos destinées ! quelle chute immense nous avons faite du comble de la félicité au fond de la misère ! Que tous les hommes gémissent, que tous les fils d’Adam exhalent une plainte éternelle.

Mois hélas ! malheureux que je suis, compagnon d’infortune de tous les enfants d’Eve, pauvre exilé, banni comme mes frères de la présence de Dieu, qu’avais-je entrepris et qu’ai-je fait ? quel était mon but et où suis-je arrivé ? vers quel objet as- pirait mon cœur et pour-quoi soupire-t-il ? Je cherchais le bien suprême, et je n’ai trouvé que la désolation ; je voulais m’élever vers Dieu, et je suis retombé sur moi- même ; je cherchais le repos dans le recueillement de ma pensée, et j’ai trouvé le trouble jusque dans le sanctuaire de mon âme ; je voulais m’abandonner à une pieuse allégresse, et je suis forcé de faire entendre le cri perçant de la douleur ; j’espérais entonner un hymne de joie, et ma bouche n’exhale que les accents de la tristesse. Mais vous, Seigneur, jusques à quand, jusques à quand, Seigneur, oublie- rez-vous vos créatures ? Jusques à quand détournerez-vous vos re-gards pour ne les point voir ? Est-il loin encore le jour où vous dai-gnerez jeter les yeux sur nous et prêter l’oreille à nos prières ? Le jour où vous ferez briller votre lumière dans nos cœurs, où vous révélerez à notre vue la majesté de voire face, où vous nous serez rendu ? Jetez les yeux sur nous, Seigneur, prêtez l’oreille à nos prières, faites briller votre lumière dans nos cœurs, révélez à notre faible vue la majesté de votre face, rendez-vous à nous, afin que nous soyons heureux en vous possédant, vous dont la privation nous rend si malheureux. Ayez pitié de nos peines et des efforts que

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nous faisons pour arriver jusqu’à vous, faibles moi tels qui ne pouvons rien sans vous. Tendez-nous une main secourable, puisque votre voix nous appelle. Je vous en supplie, Sei-gneur, ne me laissez point soupirer dans le désespoir, mais faites que je respire par l’espérance. Je vous en supplie, Seigneur, mon cœur est désolé et plein d’amertume, versez en lui vos douces consolations. Je vous eu supplie, Seigneur, je me suis mis à vous chercher, tour-menté par la faim, ne permettez pas que je m’en revienne affamé ; je suis venu vers vous pour vous demander le pain des anges, ne me laissez point vous quitter sans être rassasié de la nourriture céleste. Pauvre et malheureux, je vous implore, vous qui êtes riche et bienfai-sant. Dédaignerez-vous ma prière ? m’abandonnerez-vous à mon in-digence et à ma misère ? Je soupire parce que j’ai faim ; ne serez-vous pas touché de mes soupirs ? Seigneur, je suis courbé vers la terre et je ne puis regarder en haut ; relevez-moi, afin que je puisse contem-pler le ciel. « Le poids de mes iniquités fait pencher ma tête, il m’accable comme un lourd fardeau ; »soulagez-moi, faites que je puisse nie redresser, que je puisse voir votre lumière, du moins de loin, du moins du fond de l’abîme où je suis tombé. Apprenez-moi à vous chercher ; montrez-vous à mes regards qui vous cherchent, car je ne puis vous chercher si vous ne guidez mes pas, ni vous trouver si vous ne vous révélez pas à moi. Je dois vous chercher en vous désirant, je dois vous désirer en vous cherchant, je dois vous trouver en vous ai-mant, je dois vous aimer en vous trouvant. Je le confesse, Seigneur, et je vous en rends grâces, vous m’avez créé à votre image, afin que je me souvienne de vous, que je pense à vous, que je sois rempli d’a-mour pour vous. Mais ce reflet divin que vous avez mis en moi est tellement effacé par l’empreinte du vice, tellement obscurci par les ténèbres du péché, qu’il est désormais pour moi un flambeau in- utile si vous ne lui rendez sa splendeur première. Je n’essaie point, ô mon Dieu, de sonder les profondeurs mystérieuses de votre nature ; mon intelligence bornée ne peut mesurer l’immensité de vos perfections ; mais je désire comprendre, autant qu’il est en moi, les saintes vérités que mon cœur aime et que ma foi reconnaît en vous. Je ne cherche pas à comprendre afin de croire, je crois afin de comprendre ; je ne puis avoir l’intelligence qu’à condition d’avoir d’abord la foi.


CHAPITRE. II.


Mon Dieu, vous qui donnez l’intelligence à la foi, faites que je comprenne, au- tant que vous le jugez utile, que vous existez comme nous le croyons, et que vous êtes tel que nous vous croyons. La foi nous dit que vous êtes l’être par excellence, l’être au-dessus duquel la pensée ne peut rien concevoir. « L’insensé a dit dans son

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cœur : II n’y a point de Dieu ; »a-t-il dit vrai ? la foi nous trompe-t-elle quand elle affirme l’existence de la divinité ? non, certes. L’insensé lui-même, en entendant parler d’un être supérieur à tous les autres et au-dessus duquel la pensée ne peut rien concevoir, com-prend nécessairement ce qu’il entend ; or, ce qu’il comprend existe dans son esprit, bien qu’il en ignore l’existence extérieure. Car autre chose est l’existence d’un objet dans l’intelligence, autre chose la no-tion de l’existence de cet objet. Ainsi quand un peintre médite un tableau qu’il va bientôt jeter sur la toile, ce tableau existe déjà dans son esprit ; mais l’artiste n’a pas encore l’idée de l’existence réelle d’une œuvre qu’il n’a pas encore enfantée ; il ne peut avoir cette idée que lorsque l’œuvre conçue dans son imagination prend une forme et s’incarne, pour ainsi dire, sous son pinceau. Dès lors cette œuvre existe à la fois et dans l’esprit de l’artiste et dans la réalité. L’in-sensé lui-même est donc forcé d’avouer qu’il existe, du moins dans l’intelligence, quelque chose au-dessus de la- quelle la pensée ne peut rien concevoir, puisqu’on entendant parler de cet être suprême, quel qu’il soit, il comprend ce qu’il entend, et que tout ce qui est com- pris existe dans l’intelligence. Or, cet être suprême au-dessus duquel la pensée ne peut rien concevoir ne saurait exister dans l’intelligence seule ; car, en supposant que cela soit, rien n’empêche de le conce-voir comme existant aussi dans la réa- lité, ce qui est un mode d’existence supérieur au premier. Si donc l’être suprême existait dans l’in-telligence seule, il y aurait quelque chose que la pensée pourrait concevoir au-dessus de lui ; il ne serait plus l’être par excellence, ce qui implique contradiction. Il existe donc sans aucun doute, et dans l’intelligence et dans la réalité, un être au-dessus duquel la pensée ne peut rien concevoir.


CHAPITRE III.


Cet être suprême existe si bien qu’il est impossible de concevoir sa non-existence. En effet, on peut avoir l’idée de quelque chose qui existe nécessairement et d’une manière absolue ; or ce mode d’existence est supérieur à celui qui caractérise les êtres contingents. Si donc on pouvait concevoir la non-existence de l’être su-prême et faire de lui un être contingent, la pensée serait libre de concevoir au-dessus de lui quelque chose dont l’existence serait né-cessaire ; par conséquent il ne serait plus l’être par excellence, ce qui implique contradiction. Il existe donc un être su- prême, et cet être suprême existe si bien que la pensée ne peut concevoir sa non- existence. C’est vous qui êtes cet être par excellence, mon Seigneur et mon Dieu ; et vous existez avec tant de plénitude et de vérité qu’il est im-possible de com- prendre que vous n’existiez point ; et c’est justice. Si la pensée humaine pouvait

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avoir l’idée d’un être supérieur à vous, la créature s’élèverait au-dessus du Créa- teur et le jugerait du haut de son orgueil, conséquence absurde et monstrueuse qui détruit la supposition dont elle est née. Tous les êtres, excepté vous, n’ont qu’une existence accidentelle et incomplète, puisque la pensée peut les sup-poser anéantis ; seul vous avez la pleine et véritable existence, puis-que vous êtes l’être nécessaire et absolu. Pourquoi donc « l’insensé »a-t-il dit dans son cœur : « Dieu n’existe point, »quand la raison affirme que vous êtes le seul être qui possédiez l’existence véritable et complète ? Pourquoi, si ce n’est parce qu’il est privé de rai- son, parce qu’il est « insensé ? »

 

CHAPITRE IV.


Mais comment l’insensé a-t-il dit dans son cœur ce qu’il n’a pu penser, ou com- ment n’a-t-il pu penser ce qu’il a dit dans son cœur, puisque c’est une seule et même chose de dire dans son cœur et de penser ? Pour expliquer cette contradic- tion, remarquons qu’il y a deux manières de penser ou de dire dans son cœur, et ces deux manières sont bien différentes. Autre chose est de penser à un objet en pen-sant au mot qui l’exprime, autre chose est de penser à ce même objet en ne songeant qu’à ses propriétés essentielles. On peut concevoir de la première façon la non-existence de Dieu, mais il est impossible de la concevoir de la seconde. Per- sonne, en songeant aux propriétés es-sentielles du feu et de l’eau, ne peut penser réellement que le feu soit l’eau, bien qu’il le puisse verbalement. Ainsi personne, en songeant aux attributs de Dieu, ne peut concevoir sa non-existence, bien qu’il puisse l’affirmer dans son cœur en rapprochant à sa fantaisie deux idées incom- patibles, savoir, celle de Dieu et celle du néant, et en établissant entre-elles, par la parole, un rapport de convenance qu’elles n’ont pas dans la réalité.

Je dis que l’idée de Dieu exclut l’idée de néant, car Dieu est l’être suprême, l’être au-dessus duquel la pensée ne peut rien concevoir. Or l’idée d’un être suprême renferme celle d’une existence nécessaire et absolue. L’idée du néant est incom- patible avec l’idée d’une pa-reille existence ; elle est donc incompatible avec l’idée d’un être su-prême, et par conséquent avec l’idée de Dieu. Je vous rends grâces, ô mon Dieu ! Je vous rends grâces de m’avoir donné d’abord la foi et d’avoir ensuite éclairé mon intelligence, en sorte que si je ne voulais pas croire à votre existence, je serais encore forcé de la comprendre.

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CHAPITRE V.

Qu’êtes-vous donc, mon Seigneur et mon Dieu, être suprême au-dessus duquel la pensée ne peut rien concevoir ? Qu’êtes-vous, sinon la cause première, néces- saire et absolue qui a tiré toutes choses du néant ? Toute créature n’a qu’une exis- tence incomplète et bornée ; mais vous êtes la cause créatrice de tout ce qui est, vous avez donc seul la plénitude de l’existence ; or, quel bien peut manquer à celui qui est le souverain bien et par qui tout bien existe ? Vous êtes donc juste, vrai, heu- reux ; vous êtes tout ce dont l’existence est préférable au néant ; or il vaut mieux être juste que d’être privé de la justice, heureux que d’être privé du bonheur.


CHAPITRE VI.


Il vaut mieux aussi que vous soyez sensible, tout-puissant, miséricordieux, im- passible, que privé de ces attributs. Mais comment pouvez-vous être sensible, si vous n’êtes point un corps ? Tout-puissant, si vous ne pouvez pas toutes choses ? Miséricordieux, si vous êtes im-passible ? Si les êtres revêtus d’un corps sont seuls doués de sensi-bilité, parce que les sens appartiennent au corps, comment, je le ré-pète, pouvez-vous posséder la sensibilité, puisque vous êtes un esprit pur, et que la supériorité de l’esprit sur la matière ne permet point de vous considérer comme un être matériel ?

J’essaierai d’expliquer cette apparente contradiction. On peut dire que sentir n’est autre chose que connaître, ou du moins que la sensi-bilité est l’origine, la source de la connaissance ; en effet, celui qui sent connaît par l’intermédiaire des sens les qualités et les objets extérieurs ; par la vue, il perçoit les couleurs ; par le goût, il perçoit les saveurs. On peut donc dire aussi, sans blesser la vérité, que l’on sent en général tout ce que l’on connaît, et que toute idée est un sen-timent, de même que tout sentiment est une idée. Ainsi donc, ô mon Dieu, bien que vous ne soyez point un corps, vous êtes doué de sen-sibilité au plus haut degré, par cela même que vous connaissez plei-nement toutes choses, et que votre intelligence surpasse celle de l’homme de toute la supériorité de l’esprit sur la matière.


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CHAPITRE VII.


Mais comment êtes-vous tout-puissant, si vous ne pou-vez pas toutes choses ? Ou comment pouvez-vous toutes choses, si vous ne pouvez souffrir, ni mentir, ni changer la vérité en erreur, ni em-pêcher que ce qui est fait ne soit fait ? J’essaierai de répondre à cette objection. Quand on veut que Dieu change la vérité en erreur, qu’il empêche que ce qui est fait ne soit fait, on exige de lui une chose absurde et contraire à la raison ; or, Dieu étant la raison suprême, l’absurdité est incom- patible avec sa nature, et sa puissance ne doit point se déployer aux dépens de sa sagesse. Demander que Dieu puisse souffrir, qu’il puisse mentir, c’est lui deman- der, non pas un acte de puissance, mais un témoignage de faiblesse. L’homme peut souffrir et mentir, et en cela il peut ce qui est funeste ou criminel ; et plus il le peut, plus l’adversité et le mal ont d’empire sur lui, moins il en a lui-même contre le mal et l’adversité. Un pareil pouvoir n’est donc au fond qu’impuissance et fai- blesse. Quand l’homme souffre et pèche, il ne fait pas acte de puissance, il cède au contraire à une puis-sance étrangère qui le domine.

Ce n’est donc que par un abus de langage que nous exprimons une idée de pou- voir là où nous devrions exprimer une idée de faiblesse. Cet emploi abusif des mots n’est pas rare dans notre langue : souvent pour nous, existence veut dire néant, action veut dire inaction. Par exemple, qu’une personne nie l’existence d’une chose, nous expri-mons notre assentiment en ces termes : « La chose est comme vous le dites. »Il serait plus logique, il me semble, d’employer les termes suivants : « La chose n’est pas comme vous la niez. »Nous disons encore : « Il reste assis comme fait son voisin ; »ou bien : « Il se repose comme fait son voisin. »C’est encore abuser des expressions que de parler ainsi ; celui qui reste assis n’est pas dans un état actif, mais dans un état passif ; et celui qui se repose ne fait absolu- ment rien.

De même, quand on dit d’un homme qu’il a le pouvoir de commettre ce qui est un crime, ou d’éprouver un malheur, le mot pouvoir est impropre, et c’est im- puissance qu’on devrait dire ; car, plus il a ce prétendu pouvoir, plus il est soumis à l’empire du mal et aux coups de l’adversité ; par conséquent plus il se montre faible et sans force. Ainsi, mon Seigneur et Dieu, vous êtes donc véritablement tout-puissant, puisque vous ne pouvez rien par faiblesse et que rien n’a de pou- voir contre vous.

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CHAPITRE VIII.


Mais comment êtes-vous à la fois miséricordieux et impassible ? Car, si vous êtes impassible, vous n’êtes point compatis-sant ; si vous n’êtes point compatis- sant, votre cœur n’éprouve point de pitié pour ceux qui souffrent ; vous n’êtes donc point miséricordieux. Mais si vous n’êtes point miséricordieux, d’où nous viennent tant de consolations dans nos souffrances ? Comment alors, Seigneur, êtes-vous et n’êtes-vous pas tout à la fois miséricordieux ? N’est-ce pas que vous l’êtes par rapport à nous, et que vous ne l’êtes point relati-vement à vous-même ? Oui, Seigneur, vous l’êtes, si l’homme consulte ce qu’il éprouve ; vous ne l’êtes point, s’il consulte ce que vous éprou-vez. Quand vous daignez jeter un regard sur vos créatures qui souf-frent, elles sentent les effets de votre miséricorde ; mais vous, Seigneur, vous ne sentez point leurs souffrances. Vous êtes donc miséri- cordieux puisque vous consolez les malheureux et que vous pardonnez aux pé- cheurs, et en même temps vous êtes impassible, puisque vous n’é-prouvez point cette sympathie douloureuse qu’on nomme pitié.


CHAPITRE IX.


Mais comment pardonnez-vous aux méchants, si vous êtes juste, souveraine- ment juste ? Comment, étant juste, souverainement juste, faites-vous une chose contraire à la justice ? Ou bien, com-ment est-il conforme à la justice de donner la vie éternelle à ceux qui mérite l’éternel supplice de l’enfer ? D’où vient donc, ô mon Dieu, vous dont la bonté infinie s’étend sur les bons et sur les méchants. D’où vient que vous sauvez les coupables, si leur impunité blesse la justice et si vous ne faites rien qui ne soit juste ? Est-ce parce que votre bonté est immense, infinie, et le secret de votre miséricorde se dérobe-t-il à nos yeux dans cette lu- mière inaccessible qui vous environne ? Oui, Seigneur, la source d’où découle le fleuve de votre miséricorde est cachée dans les profondeurs mystérieuses de votre bonté. Sans doute, vous êtes juste, souverainement juste ; mais vous faites grâce aux méchants, parce que vous êtes bon, souverainement bon. Votre bonté serait moins grande si vous ne pardonniez point aux coupa-bles ; elle se manifeste avec plus d’éclat en s’étendant sur les bons et sur les méchants qu’en se bornant aux bons ; et le juge dont la sévérité est tempérée par l’indulgence vaut mieux que ce- lui qui sait punir, mais ne sait point pardonner. Vous êtes donc miséricordieux, Seigneur, parce que vous êtes souverainement bon. Cependant le secret de votre miséricorde n’est pas encore dévoilé. Nous voyons, il est vrai, pourquoi vous ré- compensez la vertu, pourquoi vous punissez le crime, mais ce qui doit nous éton-

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ner, ce qui doit sembler incompréhensible, c’est qu’étant souverainement juste et tout-puissant, vous faites grâce aux coupables, vous les comblez de vos bienfaits.

Ô profondeur de la bonté divine ! Notre raison, Seigneur, entrevoit vaguement l’origine de votre miséricorde ; mais elle ne peut s’expli-quer à elle-même cette origine mystérieuse. Nous apercevons l’endroit d’où le fleuve s’écoule ; nous pou- vons dire : La source est ici ; mais comment le fleuve sort-il de cette source cachée ? Nous l’ignorons. Votre indulgence pour les coupables naît de la plénitude de votre bonté ; mais comment en naît-elle sans porter atteinte à votre justice ? C’est un secret caché dans les profondeurs de cette bonté incompréhensible. Quand vous récompensez la vertu et que vous punissez le crime, vous faites un acte de bonté, sans doute ; on peut croire pour-tant que vous faites surtout un acte de justice, mais quand vous comblez les méchants de vos bienfaits, nous sommes forcés de reconnaître qu’une pareille indulgence n’appartient qu’à un être souveraine- ment bon, et de demander en même temps comment elle peut s’accorder avec la volonté d’un être souverainement juste. Ô miséricorde divine, de quelle source féconde, mystérieuse et pleine de douceur tu jaillis pour te répandre sur nous ! Ô bonté divine, de quel amour les pécheurs doivent t’aimer ! Tu récompenses la vertu avec justice, tu fais grâce nu coupable sans cesser d’être juste. Tu donnes la vie éternelle aux bons a cause de leurs mérites, tu délivres les méchants de la damna-tion éternelle malgré leurs mérites ; tu récompenses la vertu qui vient de toi, lu pardonnes le mal que tu détestes. Bonté divine ! Que tu es immense, puisque la raison humaine ne peut te mesurer. Puisses-tu épancher sur moi les ondes de la miséricorde, ces ondes salutaires dont tu es la source inépuisable. Ô mon Dieu, que votre clémence me pardonne ; que votre sévérité vengeresse ne s’arme point contre moi. Vous pou-vez être clément, Seigneur, sans cesser d’être équitable. Oui, bien que notre faible raison ait de la peine à comprendre comment votre miséricorde ne blesse point votre justice, nous sommes forcés de croire que votre clémence est d’accord avec votre équité, parce qu’elle est un effet de votre bonté souveraine, et que la bonté ne peut exister sans la justice, qui en est la condi- tion nécessaire. Si votre miséricorde n’est qu’un effet de votre bonté souveraine, et si la grandeur de voire bonté n’est qu’un effet de la grandeur de votre justice, il est donc vrai de dire que vous êtes clément, parce que vous êtes souveraine- ment juste. Éclairez mon esprit, Dieu de justice et de miséricorde dont je cherche la lumière ; éclairez mon esprit, afin que je puisse voir la vérité. Vous êtes clément, parce que vous êtes juste ; voire miséricorde est-elle donc un effet de votre jus- tice ? est-ce donc par équité que vous faites grâce aux méchants ? S’il en est ainsi, Sei-gneur, s’il en est ainsi, apprenez-moi comment cela peut être. Est-ce que votre justice, pour être complète, a besoin que votre bonté soit infinie, votre puissance sans bornes ? Oui, Seigneur ; et il manquerait quelque chose à votre équité, si votre

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bonté, se bornant à récompen-ser la vertu, ne pardonnait pas aussi au coupable ; si votre puissance, se bornant à ranimer l’amour du bien dans les âmes indiffé- rentes, ne détruisait aussi l’amour du mal dans les âmes corrompues.

Voilà comment il est juste que vous pardonniez aux méchants, que vous les for- ciez à devenir bons. Enfin, ce qui n’est pas conforme à l’équité ne doit pas être fait, et ce qui ne doit pas être fait est injuste. Si donc il n’est pas conforme à l’équité que vous fassiez grâce aux méchants, vous ne devez point être indulgent pour eux ; si vous ne devez point être indulgent pour eux, c’est injustement que vous leur faites grâce. Mais c’est un blasphème de supposer que vous puis-siez faire une chose in- juste ; nous devons donc croire qu’il est juste que vous fassiez grâce aux méchants.


CHAPITRE X.


Mais il est juste aussi que vous les punissiez. Quoi de plus équitable, en effet, que d’accorder à la vertu les récompenses qui lui sont dues, et d’infliger au cou- pable le châtiment qu’il mérite ? Comment donc est-il juste que vous punissiez les méchants, et juste que vous leur fassiez grâce ? Y a-t-il deux justices, celle qui punit et celle qui pardonne ? Oui, Seigneur, quand vous punissez les méchants, vous faites un acte de justice, parce que vous faites ce qui convient à leurs mé- rites. Quand vous leur pardonnez, vous faites encore un acte de justice, parce que vous faites ce qui convient à votre bonté. Vous êtes juste alors par rapport à vous- même, et non par rapport à nous, ainsi que vous êtes miséricordieux par rapport à nous, et non par rapport à vous-même. En nous sauvant, lorsque vous auriez le droit de nous perdre à jamais, vous êtes miséricordieux, Seigneur, non pas que vous éprouviez cette sympathie douloureuse qu’on nomme pitié, mais parce que nous sentons les effets de votre miséricorde. Vous êtes juste aussi, Seigneur, non pas que vous nous traitiez suivant nos mérites, mais parce que vous faites ce qui convient à votre souveraine bonté. C’est ainsi, ô mon Dieu que vous pouvez, sans qu’il y ait de la con-tradiction en vous, punir avec équité et pardonner avec justice.


CHAPITRE XI.


Mais n’est-il pas juste aussi, par rapport à vous-même, que vous punissiez les méchants ? Oui, seigneur, car votre justice doit être telle qu’il soit impossible à la

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pensée humaine d’y rien ajouter. Or il manquerait quelque chose à votre équité si, se bornant à récom-penser la vertu, elle ne punissait pas aussi le crime. Celui qui sait ré-compenser et punir est plus juste que celui qui ne sait que récompen-ser. Dieu de justice et de bonté, vous êtes donc également juste par rapport à vous- même, et quand vous punissez les méchants et quand vous leur faites grâce.

Il est donc vrai de dire que « le Seigneur marche toujours dans la voie de la mi- séricorde, »et que cependant « il n’abandonne jamais la voie de la justice. »II n’y a point en cela de contradiction : car il ne serait pas juste, ô mon Dieu, que ceux que vous voulez punir fussent sauvés ; il ne serait pas juste que ceux à qui vous voulez faire grâce fussent condamnés. Il n’y a de juste que ce qui est conforme à votre volonté ; il n’y a d’injuste que ce qui est contraire à cette vo-lonté sainte. Voilà donc comment votre miséricorde naît de voire justice : votre clémence est un effet de votre équité, parce qu’il est juste que votre bonté se manifeste non seulement en récompensant l’homme de bien, mais aussi en faisant grâce au coupable. Ainsi s’ex-plique encore une fois comment l’être souverainement juste peut montrer de la bienveillance aux méchants.

Mais, ô mon Dieu ! Si la raison humaine est assez hardie pour cher-cher à expli- quer votre bienveillance à l’égard des méchants, il est un autre mystère plus pro- fond qu’il lui est impossible de sonder : c’est qu’ayant à juger des coupables qui le sont au même degré, vous faites grâce aux uns plutôt qu’aux autres, en consultant votre souveraine bonté, et vous condamnez ceux-ci plutôt que ceux-là, en consul- tant votre souveraine justice. Que la raison s’humilie donc devant ce mys-tère, et que la foi adore ce que l’intelligence ne peut comprendre. Ainsi, ô mon Dieu ! Vous êtes véritablement sensible, tout-puissant, miséricordieux, impassible et juste ; de même que vous êtes vivant, sage, bon, bienheureux, éternel, et tout ce dont l’exis- tence est préfé-rable au néant.


CHAPITRE XII.


Mais tout ce que vous êtes, Seigneur, vous ne l’êtes point par un autre que vous. Vos attributs ne vous ont point été com-muniqués ; ils existent essentiellement en vous. Ainsi vous êtes la vie, vous êtes la sagesse, vous êtes la bonté, en un mot, vous êtes substan-tiellement tout ce que la pensée peut concevoir de beau, de vrai et de bien.

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CHAPITRE XIII.


Mais tout être qui est enfermé dans une partie déter-minée de l’espace et du temps est inférieur à celui qui existe en de-hors de la loi du temps et de l’espace. Et puisque la pensée ne peut rien concevoir de plus grand que vous, ô mon Dieu ! votre existence n’est point enfermée dans une partie de l’étendue et de la durée ; vous êtes partout et toujours ; vous êtes le seul être infini, le seul être éternel.

Comment se fait-il donc que les autres esprits sont aussi qualifiés d’éternels et d’infinis ? Ils sont qualifiés d’éternels, parce que leur existence n’aura point de fin. Mais vous seul, ô mon Dieu ! possédez la véritable éternité, parce que vous seul n’avez point commencé, de même que vous ne finirez point. Vous êtes aussi le seul être infini, bien que nous accordions le même attribut aux créatures spirituelles. Comparés à vous, les esprits créés sont des êtres finis ; comparés aux objets maté- riels, ils sont des êtres infinis. Un être est absolument fini quand, se trouvant tout entier dans un lieu, il ne peut se trouver en même temps dans un autre lieu. Tels sont les objets matériels. Un être est absolument infini quand il existe à la fois tout entier en tout lieu ; et vous seul, ô mon Dieu ! possédez cet attribut de l’immensité absolue. Enfin, un être est à la fois fini et infini quand, se trouvant tout entier dans un lieu, il peut se trouver en même temps tout entier dans un autre lieu, mais sans pouvoir remplir de sa présence toutes les par-ties de l’étendue. Tels sont les esprits créés, telle est l’âme, par exemple. Car si l’âme n’était pas tout entière dans chacun des mem-bres du corps, elle ne sentirait pas tout entière dans chacun d’eux. Ainsi donc, ô mon Dieu ! vous êtes le seul être infini, le seul être éter-nel ; et cependant les esprits créés sont aussi des êtres éternels et infinis.


CHAPITRE XIV.


Ô mon âme ! as-tu trouvé ce que tu cherchais ? Tu cherchais à comprendre Dieu, et tu as trouvé qu’il est l’être par excellence, l’être au-dessus et au delà duquel la pensée ne peut rien concevoir ; que cet être est la vie, la lumière, la sagesse, la bonté, l’é-ternelle béatitude et la bienheureuse éternité ; qu’il est partout et tou- jours. Si tu n’as pas trouvé le Dieu que tu cherchais, qu’est donc cet être suprême que tu as trouvé et de qui la raison t’a dit avec tant d’assurance : C’est lui ! Si tu as trouvé ton Dieu, pourquoi ne le recon-nais-tu pas ? Pourquoi, Seigneur, mon

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amené vous reconnaît-elle pas, si elle vous a trouvé ? Est-il possible qu’elle ne vous ait point trouvé, vous qui vous êtes révélé à son intelligence comme étant la lumière et la vérité ? Comment a-t-elle pu concevoir en vous ces attri-buts ? Com- ment a-t-elle pu avoir une seule idée de vos perfections, si ce n’est en voyant la lu- mière et la vérité ? Si donc elle a vu la lumière et la vérité, elle vous a vu, Seigneur ; si elle ne vous a point vu, elle n’a point vu la lumière et la vérité. Mais peut-être ce qu’elle a vu est-il la lumière est la vérité ; et cependant peut-être ne vous a-t-elle point vu encore, parce qu’elle vous a aperçu vaguement, sans vous voir tel que vous êtes.

Seigneur, mon Dieu, vous qui m’avez deux fois créé, dites à mon âme qui vous cherche ce que vous êtes encore, outre ce qu’elle a vu, afin qu’elle puisse vous reconnaître tout entier ! Elle fait effort pour voir quelque chose de plus ; et, an delà de ce qu’elle a aperçu, elle ne voit plus rien que les ténèbres. Que dis-je ? elle ne peut voir les ténèbres dans celui qui est la lumière ; mais elle sent que son aveu-glement l’empêche de rien découvrir en vous au delà de ce qu’elle a trouvé. Comment, Seigneur, comment mon âme est-elle aveuglée ? Ses yeux sont-ils trop faibles, ou bien sont-ils éblouis de l’éclat qui vous environne ? Ils sont trop faibles par eux-mêmes, et ils sont encore éblouis par vous. Mon intelligence est bornée, et, de plus, votre im-mensité l’écrase. Ma raison est déjà si peu de chose, et la grandeur de votre nature ajoute encore à sa petitesse. Qu’elle est éclatante cette lumière divine qui fait briller toute vérité aux regards de l’esprit humain ! Qu’elle est grande cette vérité éter-nelle, en qui réside tout ce qui est vrai, tout ce qui est réel, hors de laquelle il n’y a rien que mensonge et néant ! Qu’elle est immense, cette sagesse souveraine, qui d’un coup d’œil embrasse l’univers et tous les se- crets de la création ! Quelle splendeur dans cette lumière ! Quelle simplicité dans cette vérité ! Quelle infaillible certitude dans cette sagesse ! Et comment, ô mon Dieu ! une faible créature pourrait-elle vous connaître tout entier ?


CHAPITRE XV.


Ainsi donc, Seigneur, vous n’êtes pas seulement l’être au-dessus duquel la pen- sée ne peut rien concevoir, vous êtes quelque chose de plus grand encore, puisque l’intelligence ne peut avoir une idée complète de vos perfections. En effet, la rai- son peut concevoir l’existence d’un être dont l’immensité dépasse nos plus vastes concep-tions : si vous n’étiez pas cet être, l’esprit humain pourrait donc avoir l’idée d’un être plus grand que vous. Mais si cette conséquence est absurde et

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impossible, l’hypothèse qui en est le principe est donc également impossible et absurde.


CHAPITRE XVI.


Oui, Seigneur, elle est inaccessible la lumière au soin de laquelle vous habitez ; nul regard, excepté le vôtre, ne peut en sonder les profondeurs mystérieuses pour vous contempler face à face. Il est donc vrai de dire que je ne la vois point parce qu’elle est trop éclatante pour moi ; et cependant tout ce que je vois c’est par elle que je le vois. Ainsi celui dont la vue est faible, voit tous les objets qui l’entourent au moyen de la lumière du soleil, bien qu’il ne puisse contempler dans le soleil lui-même la lumière qui l’éclaire. Votre ma-jesté, ô mon Dieu, étonne mon intel- ligence ; la splendeur qui vous environne a trop d’éclat ; les yeux de mon âme ne peuvent supporter les rayons de votre gloire. Votre lumière m’éblouit. Votre gran- deur m’accable. Votre immensité m’écrase, et ma raison se perd dans les profon- deurs mystérieuses de voire nature. Ô lumière sublime et inaccessible ! Ô vérité suprême et éternelle ! Que tu es loin du moi, qui suis si près de toi ! Tu m’envi- ronnes, et je ne puis jouir de ton aspect ; tu remplis l’univers de ta présence, et je ne te vois pas ; je vis et j’existe en toi, et je ne puis t’approcher ; tu es en moi, autour de moi, partout, et je ne t’aperçois point !


CHAPITRE XVII.


Ô mon Dieu ! Vous restez encore caché à mon âme dans les profondeurs de votre lumière et de votre béatitude, et c’est pourquoi mon âme reste encore dans ses ténèbres et dans sa misère. Elle vous regarde et ne peut contempler votre beauté ; elle vous écoute et ne peut entendre l’harmonie de votre voix ; elle vous respire et ne peut s’enivrer des parfums délicieux qu’exhale votre essence ; elle vous goûte et ne peut connaître votre saveur divine ; elle vous touche et ne peut sentir combien vous êtes doux. Pourtant toutes ces propriétés sont en vous, elles sont en vous d’une manière ineffable, puisque vous les avez données aux objets que vous avez créés ; mais les sens de mon âme sont énervés, engour-dis par la longue torpeur du péché.

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CHAPITRE XVIII.


Hélas ! me voici retombé dans la tristesse et la déso-lation en cherchant l’al- légresse et la joie. Mon âme espérait enfin s’abreuver à la source des félicités, et sa soif est plus ardente que ja-mais ; elle espérait enfin se rassasier de la nourri- ture céleste, et sa faim n’a fait qu’augmenter. Je voulais m’élever jusqu’à la lumière de Dieu, et je suis retombé dans mes ténèbres ; je sens qu’elles m’envi-ronnent ; elles sont mon séjour comme la lumière est le votre. Je suis tombé dans ce sombre abîme avant d’être conçu dans le sein de ma mère ; j’ai été conçu dans les té- nèbres, et elles m’enveloppaient quand je suis né. Oui, nous sommes tous dé- chus dans la personne de celui en qui nous avons tous péché. Tous nous avons perdu, dans la per-sonne de celui qui le possédait et qui l’a laissé échapper, ce bien idéal que nous ignorons quand nous voulons le chercher, que .nous ne trouvons pas quand nous le cherchons, et qui nous échappe encore quand nous croyons l’avoir trouvé. Que votre bonté me soit en aide, Seigneur : « J’ai cherché votre vi- sage, c’est votre visage que je veux chercher encore ; ne détournez pas de moi votre face. »Relevez-moi de ma misère, afin que je puisse comprendre votre grandeur ; guérissez les yeux de mon âme, purifiez-les, donnez-leur un regard plus perçant et plus vaste, afin qu’ils puissent sonder la profondeur de votre nature et mesurer son immensité. Que mon âme rassemble ses forces et vous contemple, Seigneur, avec une attention nouvelle.

Qu’êtes-vous, Seigneur, qu’êtes-vous ? Sue dois-je penser de vous ? Vous êtes la vie, vous êtes la sagesse, vous êtes la vérité, vous êtes la bonté, vous êtes la béati- tude, vous êtes l’éternité, vous êtes tout ce qui est beau, tout ce qui est vrai, tout ce qui est bon. Que d’attri-buts nombreux vous réunissez en vous, Seigneur, et mon intelligence n’est-elle pas trop étroite pour les embrasser tous d’un seul regard et permettre à mon cœur de les admirer tous a la fois ? Comment êtes-vous tout cela, ô mon Dieu ? Ces attributs sont-ils des parties de votre êtes ? Chacun d’eux n’est-il pas plutôt tout ce que vous êtes ? L’être composé n’est pas véritablement un, il est en quelque sorte multiple et divers, et l’on peut physiquement ou par la pensée détruire cet être en le décomposant. Mais l’idée de destruction est étrangère à la notion d’un être suprême. Il n’y a donc point de parties en vous, Seigneur ; vous n’êtes ni composé ni divers ; vous êtes toujours un, toujours identique, toujours semblable à vous-même ; ou plutôt ; vous êtes vous-même l’unité véritable, par- faite, absolument indivisible. Ainsi donc, la vie, la sagesse et vos autres attributs ne sont pas des parties de votre être ; tous ne font qu’un être unique, et chacun d’eux est tout ce que vous êtes, et ce que sont vos autres modes d’existence. Si vous n’avez point de parties, votre éternité, qui n’est autre chose que vous-même, n’en a pas non plus, et elle subsiste entière et une en tout temps, comme votre

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immensité subsiste entière et une en tout lieu.


CHAPITRE XIX.


Mais si, grâce à votre éternité, vous avez été, vous êtes et vous serez, et si le passé est différent de l’avenir, le présent différent de l’avenir et du passé, com- ment votre éternité peut-elle subsister entière et une en tout temps ? Pour vous le passé existe-t-il encore et l’avenir existe-t-il déjà ? n’y a-t-il que le présent dans l’é-ternité ? Oui, Seigneur, on ne peut pas dire de vous que vous étiez hier ni que vous serez demain ; hier, aujourd’hui et demain, vous êtes toujours. On ne peut pas même dire que vous êtes hier, aujour-d’hui et demain ; vous êtes, tout simple- ment. Hier, aujourd’hui et de-main sont des époques comprises dans la durée ; mais vous, Seigneur, bien qu’il n’y ait pas un seul lieu dans l’univers, une seule époque dans le temps qui soient privés de votre présence, vous n’êtes point ren- fermé dans l’univers ni dans le temps ; vous êtes en dehors du monde et de la durée, car tout est en vous, rien ne vous contient et vous contenez toutes choses.


CHAPITRE XX.


Vous remplissez donc à la fois et vous embrassez tous les espaces et tous les temps ; vous êtes donc avant et après tout ce qui existe. Vous êtes avant tout ce qui existe, car c’est vous qui avez créé l’univers.

Mais comment êtes-vous après tout ce qui existe ? Comment pouvez-vous être après les créatures spirituelles dont l’existence n’aura point de fin ? Est-ce parce qu’elles ne sauraient exister sans vous, tandis que leur anéantissement n’ôterait rien à la plénitude de votre existence ? Ainsi peut s’expliquer en partie le mystère qui nous occupe.

Est-ce, en outre, parce que la pensée peut concevoir la fin de leur existence, tan- dis qu’elle ne saurait concevoir la fin de la vôtre ? Cette seconde explication est en- core permise, car elle montre que les créa-tures spirituelles finissent, en quelque façon, tandis que vous ne fi-nissez en aucune manière. Or l’être qui ne finit en aucune manière existe certainement après ceux qui finissent en quelque façon.

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Peut-on dire aussi que votre existence dépasse toutes les existences éternelles, parce que votre éternité, ainsi que la leur, est toute en-tière présente pour vous, tandis que pour eux ce qui est à venir de leur éternité n’existe pas encore, de même que ce qui s’en est écoulé n’existe déjà plus ? Cette dernière explication n’a rien que de légi-time, et il est vrai de dire que votre existence dépasse toujours celle des esprits immortels, puisque toutes les époques de l’éternité sont présentes pour vous, ou bien, en d’autres termes, que vous êtes pré-sent à toutes les époques de l’éternité, tandis que les créatures spirituelles n’existent plus dans le passé et n’existent pas encore dans l’avenir.


CHAPITRE XXI.


Cette éternité sans commencement et sans fin n’est-elle pas ce que l’Écriture appelle le siècle du siècle ou les siècles des siècles ? Toutes les divisions du temps fini sont contenues dans un siècle, et les siècles eux-mêmes sont les moments de votre éternité. Elle ne forme qu’un seul siècle à cause de son unité indivisible, et ce-pendant elle renferme un nombre infini de siècles à cause de sa durée illimi- tée. Et, bien que vous soyez si grand, ô mon Dieu, que votre immensité remplit et embrasse tous les espaces et tous les temps, votre substance est si simple, si indivisible, qu’il n’y a en vous ni parties, ni commencement, ni milieu, ni fin.


CHAPITRE XXII.


Ainsi donc, vous seul, ô mon Dieu, vous êtes ce qui est, vous êtes celui qui est. Ce qui est une chose dans le tout, une autre chose dans les parties, et qui obéit à la loi du changement, n’est pas à vrai dire ce qui est. Un être dont la pensée peut concevoir la non-existence, qui est sorti du néant et rentrerait dans le néant s’il ne subsistait par une force étrangère à la sienne ; un être enfin qui n’existe plus dans le passé et qui n’existe pas encore dans l’avenir, n’a point une existence complète et absolue. Pour vous, Seigneur, vous êtes ce qui est, car ce que vous êtes dans un certain temps et d’une certaine manière, vous l’êtes tout entier et toujours. Vous êtes celui qui est, car il n’y a pour vous ni passé ni avenir ; votre exis-tence est éternellement présente, éternellement nécessaire ; vous êtes la vie, la lumière, la sagesse, la béatitude, l’éternité ; vous êtes tout ce qui est bien, et cependant vous

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n’êtes qu’un seul et unique bien ; le bien suprême, absolu, parfait, existant par lui-même, et sans le-quel rien ne saurait exister, rien ne saurait êtes bon.


CHAPITRE XXIII.


Ce souverain bien, c’est vous, Père tout-puissant ; c’est aussi votre Verbe et votre Fils ; car le Verbe, qui est voire parole vivante, ne peut être autre chose que ce que vous êtes ; il ne peut y avoir en lui rien de plus, rien de moins qu’en vous, puisqu’il est vrai, ainsi que vous. Il est donc, ainsi que vous, la vérité par excel-lence ; il ne diffère en rien de vous. Votre nature est si simple, si identique à ell

e-même, qu’elle ne peut rien produire qui soit autre chose que ce qu’elle est.

Ce souverain bien c’est encore le mutuel amour qui vous nuit, vous et votre Fils, c’est-à-dire le Saint-Esprit, qui procède de l’un et de l’autre. L’amour qui vous unit tous deux, ou le Saint-Esprit, ne peut être inférieur à vous, ni inférieur à votre Fils ; car vous aimez votre Fils en proportion de sa grandeur, et vous vous aimez vous-même en proportion de la vôtre ; votre Fils, à son tour, vous aime en pro- portion de votre grandeur, et il s’aime lui-même en proportion de la sienne. Le Saint-Esprit ne peut être non plus différent du Père et du Fils, puisqu’il est égal à l’un et à l’autre ; et d’une nature essentielle-ment simple et identique, il ne peut rien procéder qui soit autre chose que ce dont il procède.

Ce qu’est chacune des trois personnes divines, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, la Trinité entière l’est également ; car chacune de ces trois personnes est une unité simple et indécomposable, laquelle ne peut produire la multiplicité et la diversité en s’ajoutant à elle-même. Or il n’y a qu’un bien nécessaire, et ce bien nécessaire est celui en qui réside tout bien, on plutôt qui est le bien universel., complet et unique.


CHAPITRE XXIV.


Réveille-toi, maintenant, ô mon âme ! Donne à ta pensée un nouvel essor et cherche à comprendre, autant que tu le peux, la nature et la grandeur de ce bien. Si les biens individuels et finis ont tant de prix à nos yeux, essaie de te faire une

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idée du bon-heur attaché à la possession de ce bien universel et infini qui com- prend tous les autres, et qui leur est aussi supérieur que le ciel est supérieur à la terre et le Créateur à la création.

En effet, si la vie créée est une chose bonne, combien la vie créa-trice doit être une chose excellente ! Si la santé du corps est une source de jouissances, combien doit être pleine de délices cette source salutaire et divine où l’esprit lui-même puise la force et la vigueur ! Si la sagesse humaine est aimable dans la connais- sance des choses créées, combien doit être aimable la sagesse suprême qui a tout fait de rien ! Enfin, si la possession d’un objet désiré nous cause un si vif sentiment de joie, quels transports ne doit pas faire naître en nous la possession d’un bien qui renferme tout ce qui est désirable !


CHAPITRE XXV.


Oh ! Qui pourra posséder ce bien suprême ? De quoi jouira-t-il en le possédant, et de quoi sera-t-il privé ? Il jouira de tout ce qui est désirable, il sera privé de tout ce qui ne mérite que l’aver-sion ; il puisera à la source qui renferme tons les biens de l’âme et du corps, biens mystérieux, inouïs, incompréhensibles.

Pourquoi donc, faible mortel, t’égarer en cherchant ça et là les biens de ton âme et de ton corps ? Aime l’unique bien dans lequel sont contenus tous les biens ima- ginables, cela suffit ; désire le simple bien qui est le bien universel, c’est assez. Qu’aimes-tu, ô mon corps ? Que désires-tu, ô mon âme ? C’est là-haut, c’est là- haut que sont les objets de votre amour et de vos désirs. Ô homme ! Est-ce l’éclat de la beauté que tu envies ! Là « les justes brilleront comme le soleil. »Veux-tu dans tes membres une force invincible, dans tes mouvements une ra-pidité que rien n’arrête ? Là « les mortels seront semblables aux anges »de Dieu ; »car « la terre reçoit dans son sein leur enveloppe matérielle, et au jour de la résurrection, ils seront revêtus d’un corps spirituel, »du moins par la puissance de ses propriétés nouvelles, sinon par sa nature. Est-ce une vie longue et calme qu’il te faut ? Là, t’at-tendent une éternité tranquille et une tranquillité éternelle ; car « les justes vivront à jamais. »Es-tu affamé ? Là, tu seras rassasié, « alors »que Dieu t’appa- raîtra dans sa gloire. »Veux-tu goûter une douce ivresse ? Là, « tu t’enivreras à la source des délices. »Le bruit des concerts charme-t-il ton oreille ? Là « les chœurs des anges chantent éternellement le nom de l’Éternel. »Es-tu avide de voluptés

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nobles et pures ? Là « tu te plongeras dans un torrent de voluptés sublimes et di- vines. »Désires-tu la sagesse ? Là se révélera à toi la sagesse de Dieu lui-même. Demandes-tu les douceurs de l’amitié ? li tu aimeras Dieu plus que toi-même et tes frères autant que toi-même ; Dieu t’ai-mera, et il aimera tous ses élus plus que tu ne t’aimeras et que tes frères ne s’aimeront ; car l’amour que tu auras pour Dieu, pour toi-même et pour tes compagnons de béatitude sera limité comme ta na- ture ; mais l’amour que Dieu a pour lui-même et qu’il aura pour eux et pour toi sera infini comme son essence. Est-ce la concorde qui te plaît ? Là tous ceux qui se trouveront ensemble n’auront qu’une vo-lonté, car ils n’en auront pas d’autre que celle de Dieu. Est-ce la puissance que tu ambitionnes ? Là tous les bienheureux seront tout-puissants dans l’accomplissement de leur volonté, comme Dieu est tout-puissant dans l’accomplissement de la sienne. Ainsi que Dieu peut par lui- même tout ce qu’il veut, ils pourront par lui tout ce qu’ils voudront ; car comme ils ne voudront rien antre chose que ce qu’il voudra, il voudra également tout ce qu’ils voudront, et sa volonté sera nécessairement accomplie. Est-ce la gloire, l’opulence qui te sé-duit ? Dieu comblera d’honneurs ses serviteurs fidèles ; que dis-je ? Ils seront ses enfants, ils participeront à sa divinité, ils prendront place avec son Fils, ils seront héritiers du Père céleste et cohéritiers du Christ, leur frère aîné. Trouves-tu des charmes dans la confiance et la sécurité ? Là ceux qui auront pra- tiqué la vertu seront sûrs de ne ja-mais perdre les biens, on plutôt le bien unique dont ils jouiront, car ils ne le laisseront pas échapper volontairement ; Dieu, qui les aimera et qu’ils aimeront, ne le leur ravira pas malgré eux, et il n’y a point en dehors de lui une puissance capable de le séparer de ses élus et de vaincre sa vo- lonté et la leur.

Quelle félicité, encore une fois, doit accompagner la possession d’un tel bien ! Cœur de l’homme, cœur ignorant des véritables joies, cœur habitué à la souf- france et fait à la douleur, de quelles délices tu serais rempli si tu pouvais te plon- ger dans cet océan de voluptés ! Examine-toi, sonde ta profondeur, et vois si tu pourrais contenir tant de joies, suffire à tant de bonheur ! Mais, ô faible mortel ! si un de tes frères, que tu aimerais comme toi-même, possédait aussi cette inef- fable béatitude, ton bonheur serait encore doublé par le sien ; car tu jouirais au- tant de sa félicité que de la tienne. Et, si un grand nombre de tes frères, au lieu d’un seul, obtenaient également ce souverain bien, tu jouirais aussi de la félicité de chacun d’eux autant que de la tienne, en supposant que tu aimasses chacun d’eux comme toi-même. Ainsi donc, grâce à ce lien d’amour et de sympathie réci- proque qui unira, dans l’autre vie, les légions innombrables des anges et des élus, tons jouiront de la félicité de tous autant que de leur félicité propre, et le bonheur de chacun sera multiplié sans fin et sans mesure.

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Si donc le cœur de l’homme est à peine capable de contenir les joies immenses dont le remplira sa propre béatitude, comment pourra-t-il contenir celles dont l’inonderont tant d’autres béatitudes ajoutées à la sienne ? Or on jouit d’autant plus du bonheur d’autrui qu’on aime davantage sa personne ; et comme, dans cet état de béatitude où les justes parviendront un jour, chacun d’eux aimera incom- parablement plus Dieu que soi-même et que tous les autres élus avec soi, il jouira aussi incomparablement plus de la félicité de Dieu que de la sienne propre et que de celle de tous les autres élus ajoutée à la sienne. Mais si alors les bienheureux doivent aimer Dieu de tout leur cœur, de tout leur esprit et de toute leur âme, et si toute leur âme, tout leur esprit, tout leur cœur, ne suffît pas à la grandeur de cet amour, tout leur cœur, tout leur esprit, toute leur âme, ne pourra suffire non plus à la plénitude de leur bonheur.


CHAPITRE XXVI.


Mon Seigneur et mon Dieu, vous qui êtes mon es-poir et la joie de mon cœur, dites à mon âme si c’est là le bonheur que vous nous avez promis, en disant par la bouche de votre divin Fils : « demandez, et vous recevrez, et votre félicité sera pleine et entière ? »J’ai trouvé un bonheur plein et plus que plein ; car il inonde le cœur, il inonde l’esprit, il inonde l’âme, il inonde l’homme tout entier, et il reste toujours immense, inépuisable. Ce ne sera donc pas cet océan de joie qui entrera tout entier en nous ; c’est nous qui seront plongés tout entiers dans cet océan de joie. Dites, Seigneur, dites à mon âme si c’est là le bonheur réservé à ceux qui en- treront dans votre céleste royaume, le bonheur mystérieux, inouï, incompréhen- sible qui attend vos élus dans l’autre vie ? Ma bouche pourrait-elle exprimer, mon esprit pourrait-il concevoir toute l’étendue de leur félicité ? Sans doute l’étendue de leur félicité sera égale à celle de leur amour, l’étendue de leur amour égale à celle de leur intelligence ; mais quelle sera l’étendue de leur intelligence, de la- quelle dépend celle de leur amour ? Qui pourrait dire ici-bas jus-qu’à quel point les justes vous connaîtront, et combien ils vous aime-ront dans l’autre vie ? Sei- gneur, écoutez ma prière, faites que je vous connaisse et que je vous aime, afin que je puisse vous posséder. Si la faiblesse de mon esprit m’empêche de vous connaître tout entier, et si la faiblesse de mon cœur m’empêche de vous aimer avec plénitude ici-bas, que mon cœur du moins s’agrandisse et que mon esprit s’éclaire de jour en jour ; que la connaissance et l’amour de vos perfections croissent de plus en plus dans mon âme, afin qu’il me soit donné de vous connaître et de vous aimer pleinement dans le ciel, et qu’après avoir obtenu ici-bas un avant-goût

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du bonheur suprême par l’espérance, je puisse le posséder réellement et tout en- tier dans la vie éternelle.

Seigneur, vous nous ordonnez, ou plutôt vous nous conseillez, par la bouche de voire divin Fils, de demander ce que nous désirons, et vous promettez de nous l’accorder et de faire en sorte que notre joie finit pleine. Seigneur, je vous im- plore, suivant le conseil que vous nous donnez par la bouche de votre divin Fils, accordez-moi ce que vous nous promettez, vous dont la promesse est toujours fidèle ; faites que ma joie soit pleine. Entendez ma voix, Dieu de vérité ; que je reçoive un jour en partage la félicité sans bornes que donnent aux élus la connais- sance complète et l’ardent amour de vos perfections. Cepen-dant que ce bien su- prême soit sur la terre l’objet des méditations de mon esprit et de l’amour de mon cœur ; que ma bouche ne cesse d’en parler, mon âme d’aspirer après lui, ma chair d’en être altérée, et tout ce que je suis de le désirer, jusqu’au jour où je pourrai en- trer dans les joies du Seigneur, du Dieu unique en trois personnes. Que son nom soit béni dans les siècles. Ainsi soit-il.

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Published by Luc Bussière - dans ANSELME
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