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  • Luc Bussière
  • Marié, père de 4 enfants 3 jeunes hommes adultes dont deux mariés, et une ado. Grand père depuis Août 2010
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10 novembre 2009 2 10 /11 /novembre /2009 14:28

Christianisme et philosophie.

 

Etienne Gilson

 

Chapitre IV : Théologie et Philosophie.

 

P 119 : « Une nature corrompue est une nature malade, mais c’est une nature ; comme un homme malade reste un homme ; une raison malade une raison ; une philosophie malade, une philosophie. Que dirons-nous donc d’une nature guérie, d’un homme guéri, d’une raison et d’une philosophie guéries ? »

 

P 120 : « La philosophie a pu exister avant la Loi, et sous la Loi ; elle doit exister aujourd’hui sous la grâce, en attendant qu’elle s’abîme dans la gloire. Assurément, il y a et il y aura peut-être toujours des philosophes sans foi ni loi, mais ce qui leur manque ne saurait conférer aucune exactitude formelle à ce qui leur reste. La philosophie n’est pas plus une philosophie quand elle est païenne que lorsqu’elle est chrétienne, elle n’est alors qu’une philosophie obscurcie. La philosophie n’est pas moins philosophie quand elle est chrétienne que lorsqu’elle est païenne, elle ne l’est pas non plus davantage, mais elle l’est mieux. »

 

P 122 : « Que fait la foi par rapport à la philosophie ? demandent en effet certains catholiques. Qu’est ce qu’elle apporte ? Sur certaines questions la philosophie se tait. Alors il faut la remplacer par la théologie. Comment ? La théologie catholique ne commence-t-elle vraiment de parler que lorsque la philosophie se tait ? Ainsi, simple « métaphilosophie », ou « métamétaphysique », elle attendrait patiemment et respectueusement que la raison naturelle ait dit son dernier mot sur Dieu pour oser à son tour prendre la parole ? Mais nous savons tous que la position catholique suppose exactement le contraire. La Révélation parle de tout ce dont parle la philosophie, pourvu seulement qu’à un titre quelconque la gloire de Dieu et le salut de l’homme y soient intéressés ; il n’y a rien de ce que la philosophie peut dire de Dieu et de nos fins dernières, que la théologie ne commence par décider, quant à sa vérité essentielle, sans attendre qu’il plaise à notre philosophie de prendre position là-dessus. Oui, quand la philosophie se tait, la théologie parle encore, mais la théologie commence à parler bien avant que la philosophie consente à se taire, et le plus fort est que non seulement elle ose parler de cela même dont parle la philosophie, mais qu’après en avoir parlé à sa manière, qui est celle de la parole divine, elle a l’audace d’enseigner à la philosophie elle-même comment une philosophie digne de ce nom devrait en parler. »

 

P 128 : Référence à l’Encyclique Aeterni Patris : « Ceux qui joignent à l’étude de la philosophie la soumission à la foi chrétienne, sont ceux qui philosophent le mieux possible, puisque la splendeur des vérités divines, accueillie par l’âme, aide l’intelligence elle-même, à laquelle, non seulement elle ne retire rien, mais ajoute beaucoup de noblesse, de pénétration et de fermeté. »

 

P 138 : « La philosophie chrétienne est une philosophie qui, bien que distinguant formellement les deux ordres, considère la révélation chrétienne comme un auxiliaire indispensable de la raison. »

 

P 139 : « Le danger qui nous guette en permanence est celui auquel succombent « ces sectateurs, ou plutôt ces adorateurs de la raison humaine, qui se la proposent comme une maîtresse sûre, et, sous sa conduite, se promettent tous les succès, oubliant sans doute combien grave et cruelle est la blessure infligée à la nature humaine par la faute de notre premier père : ces ténèbres qui se sont répandues sur notre pensée et cette volonté qui penche désormais vers le mal. De là vient que les philosophes les plus célèbres de l’antiquité, bien qu’ils aient écrit beaucoup de belles choses, ont cependant gâté leurs doctrines par les erreurs les plus graves… »

 

P 141 : « Nous perdrons certainement la philosophie à moins de nous y conformer (à la révélation). On nous fera difficilement croire que ce qui fait qu’une philosophie soit vraie, l’empêche d’être une vraie philosophie. C’est en se paganisant que la nature se perd, comme c’est en se christianisant qu’elle se sauve… »

 

 

 

  

 

Etienne Gilson : Le problème de la philosophie chrétienne.

 

Chapitre I

Le problème de la philosophie chrétienne.

 

La notion de « philosophie chrétienne » semble contradictoire à plusieurs : il y a, selon les rationalistes, entre la religion et la philosophie, une différence d’essence, qui rend ultérieurement impossible toute collaboration quelconque entre elles. Tous ne s’accordent pas sur l’essence de la religion, tant s’en faut, mais tous s’accordent pour affirmer qu’elle n’est pas de l’ordre de la raison, et qu’à son tour la raison ne saurait relever de l’ordre de la religion. Or, l’ordre de la raison, c’est précisément celui de la philosophie. Il y a donc une indépendance essentielle de la philosophie à l’égard de tout ce qui n’est pas elle et particulièrement à l’égard de cet irrationnel qu’est la  Révélation.

 

C’est un fait qu’entre les philosophes grecs et nous il y a eu la Révélation chrétienne et qu’elle a profondément modifié les conditions dans lesquelles la raison s’exerce. Comment ceux qui ont cette révélation pourraient-ils philosopher comme s’ils ne l’avaient pas ?Les erreurs de Platon et d’Aristote sont précisément les erreurs de la raison pure ; toute philosophie qui prétendra se suffire retombera dans les mêmes, ou dans d’autres qui seront pires, de sorte que la seule méthode sûre consiste désormais pour nous à prendre la révélation comme guide afin de parvenir à quelque intelligence de son contenu, et c’est cette intelligence de la révélation qui est la philosophie même. (Bien que cela soit le propre de la philosophie médiévale, ne serait-ce pas aussi une confusion de la philosophie et de la théologie qui ruinerait la philosophie même ?

 

Contrairement à Saint Anselme ou saint Bonaventure qui partent de la foi, (on les accuserait donc de s’enfermer dans la théologie), Saint Thomas propose un système dont les conclusions philosophiques sont déduites de prémisses purement rationnelles. La théologie y est chez elle et à sa place, c'est-à-dire au sommet de l’échelle des sciences ; fondée sur la révélation divine, qui lui fournit ses principes, elle est une science distincte, qui part de la foi et n’use de la raison que pour en exposer le contenu ou la protéger de l’erreur. Quant à la philosophie, s’il est vrai qu’elle se subalterne à la théologie, elle ne dépend pourtant comme telle que de la méthode qui lui est propre : fondée sur la raison humaine, ne devant sa vérité qu’à l’évidence de ses principes et à l’exactitude de ses déductions, elle réalise spontanément son accord avec la foi sans avoir à se gauchir ; si elle se trouve d’accord avec la foi, c’est simplement parce qu’elle est vraie et que la vérité ne saurait contredire la vérité.

 

Sans doute, entre un tel néo-scolastique et un pur rationaliste, il reste une différence fondamentale. Pour le néo-scolastique, la foi demeure, et tout désaccord entre sa foi et sa philosophie est un signe certain d’erreur philosophique. En pareil cas, il a donc à reprendre l’examen de ses conclusions et de ses principes, jusqu’à la découverte de l’erreur qui les vicie (…) Pour le thomiste, si une philosophie est vraie, ce ne peut être qu’en tant que rationnelle ; mais si elle mérite le titre de rationnelle, ce ne saurait être en tant que chrétienne. Il faut choisir. Jamais un thomiste n’admettra qu’il y ait dans la doctrine de saint Thomas quoi que ce soit de contraire à l’esprit ou à la lettre de la foi, car il professe expressément l’accord de la révélation et de la raison comme n’étant que l’accord de la vérité avec elle-même(…)

 

L’aboutissement logique d’une telle attitude est la négation pure et simple de la notion même de philosophie chrétienne(…)Le plus simple ne consisterait il pas à laisser la philosophie à la raison et de restituer le christianisme à la religion ?

 

 

Si le christianisme n’est pas une philosophie, il comporte cependant des éléments « spéculatifs » (Littérature des Pères Apostoliques, la 1ère épître de Jean, l’Evangile de Jean avec la doctrine du Verbe contenue dans le Prologue, la doctrine du Père professée par Jésus, la prédication paulinienne sur la grâce (…)Or, la Bible contient une foule de notions sur Dieu et le gouvernement divin, qui, sans avoir de caractère proprement philosophique, n’attendaient qu’un terrain favorable pour s’y expliciter en conséquences philosophiques.

 

S’il n’y a pas de raison chrétienne, il y a un usage chrétien de la raison. Le christianisme a ouvert à la raison humaine, par l’intermédiaire de la foi, des perspectives qu’elle n’avait pas encore découvertes. La pensée du moyen âge a transmis à la philosophie moderne des principes directeurs. (Même chez un Descartes, qui prétend avoir fait table rase de tout, on retrouve une parenté entre ses preuves de l’existence de Dieu et celles de Saint Anselme et Saint Thomas. Tout le système cartésien est suspendu à l’idée d’un Dieu tout puissant, qui se crée en quelque sorte soi-même, crée à plus forte raison les vérités éternelles, y compris celles des mathématiques., crée l’univers ex nihilo et le conserve dans l’être par une création continuée de tous les instants : Descartes dépend directement ici de la tradition biblique et chrétienne et que, dans son essence même, sa cosmogonie ne fait qu’approfondir l’enseignement de ses maîtres touchant l’origine de l’univers. Qu’est ce que d’ailleurs, en somme, que ce Dieu de Descartes : être infini, parfait, tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a fait l’homme à son image et ressemblance et conserve toutes choses par la même action qui les a créées, sinon le Dieu du Christianisme dont on reconnaît ici facilement la nature et les attributs traditionnels ? Descartes affirme que sa philosophie ne dépend en rien de la théologie ni de la révélation, que toutes les idées dont il part sont des idées claires et distinctes, que la raison naturelle qu’il découvre en elle-même pour peu qu’elle analyse attentivement son contenu ; mais comment donc se fait-il que ces idées d’origine purement rationnelle se trouvent être exactement les mêmes, pour l’essentiel, que celles que le Christianisme avait enseignées au nom de la foi et de la révélation, pendant seize siècles ? Cette concordance, suggestive elle-même, le devient bien davantage encore, lorsqu’on rapproche le cas de Descartes de tous les cas analogues dont il est entouré. (Malebranche, Pascal, Leibniz, dont il ne resterait plus grand-chose de son système si on y avait enlevé les éléments chrétiens, et même Kant...) Ne se réclamant ni se Saint Augustin, ni de la Bible, ces penseurs n’ont cependant pas cessé d’en subir l’influence. Beaucoup d’entre eux vivent de ce qu’ils ne connaissent plus.

 

Il y a donc quelques raisons historiques de mettre en doute la séparation radicale de la philosophie et de la religion dans les siècles postérieurs au moyen-âge.

 

S’il y a eu des idées philosophiques introduites dans la philosophie pure par la révélation chrétienne ; si quelque chose de la Bible et de l’Evangile a passé dans la métaphysique ; d’un mot, si l’on ne peut concevoir que les systèmes de Descartes, de Malebranche ou de Leibniz eussent pu se constituer tels qu’ils sont si l’influence de la religion chrétienne ne s’était exercée sur eux, il devient infiniment probable  que la notion de philosophie chrétienne a un sens, parce que l’influence du Christianisme sur la philosophie est une réalité.

 

« Sans doute, disait Lessing,  lorsqu’elles furent révélées, les vérités religieuses n’étaient pas rationnelles, mais elles furent révélées afin de le devenir ». Non pas toutes, peut-être, mais du moins certaines…

 

Demandons maintenant aux philosophes chrétiens quel bénéfice leur raison trouve à s’inspirer de la Bible et des Evangiles.

 

Chapitre II

La notion de philosophie chrétienne.

 

Paul. Si l’on lit la première épître aux Corinthiens, à première vue, ces déclarations semblent éliminer purement et simplement la philosophie grecque au bénéfice de la foi nouvelle. C’est pourquoi on n’a pas tort de résumer la pensée de Paul sur ce point central en disant que, selon lui, l’Evangile est un salut, non une sagesse. Pourtant, il faut ajouter qu’en un autre sens cette interprétation n’est pas complètement exacte, car au moment même où Paul proclame la banqueroute de la sagesse grecque, il propose de lui en substituer une autre, qui est la personne même de Jésus Christ. Ce qu’il entend faire, c’est éliminer l’apparente sagesse grecque, qui n’est en réalité qu’une folie, au nom de l’apparente folie chrétienne, qui en réalité est une sagesse.

 

Au lieu de dire que, selon saint Paul, l’Evangile est un salut, non une sagesse, il vaudrait donc mieux dire que le salut qu’il prêche est à ses yeux la véritable sagesse, et cela précisément parce qu’il est un salut. Si l’on admet cette interprétation, et elle semble bien inscrite dans le texte même, il devient claire que, résolu dans son principe, le problème de la philosophie chrétienne reste entièrement ouvert quant aux conséquences qui en découlent. Celui qui possède la religion possède aussi, dans leur vérité essentielle, la science, l’art et la philosophie, disciplines estimables, mais qui ne peuvent servir que de maigre consolation à qui ne possède pas la religion. Seulement, s’il est vrai que posséder la religion, c’est posséder tout le reste, il faut le montrer. Un apôtre tel que Paul peut se contenter de le prêcher, un philosophe voudra s’en assurer. Il ne suffit pas de dire que le croyant peut se passer de philosophie parce que tout le contenu de la philosophie, et plus encore, est implicitement donné dans sa croyance, il faut en fournir la preuve ; or, le prouver, c’est assurément une certaine manière de supprimer la philosophie, mais, si l’entreprise réussit, on peut dire qu’en un autre sens, c’est peut-être la manière la meilleure de philosopher.

 

Quels avantages philosophiques les plus anciens témoins qui se sont convertis au christianisme trouvaient ils donc à se convertir ?

 

Celui dont le témoignage est à la fois le plus ancien et le plus typique est saint Justin, dont le Dialogue avec Tryphon nous raconte la conversion sous une forme vivante et pittoresque. Tel qu’il le conçoit dès le commencement, l’objet de la philosophie est de nous conduire vers Dieu et de nous unir à lui. Le premier système essayé par Justin fut le stoïcisme, mais il semble être tombé sur un stoïcien plus soucieux de pratique morale que de théorie, car ce professeur avoua qu’il ne tenait pas la science de Dieu pour nécessaire. Le Péripatéticien qui lui succéda insista très vite pour que l’on convînt du prix de ses leçons, ce que Justin estime peu philosophique. Son troisième professeur fut un pythagoricien, qui, à son tour, le congédia parce qu’il n’avait pas encore appris la musique, l’astronomie et la géométrie, sciences indispensables à l’étude de la philosophie. Un platonicien, qui vint ensuite, fut plus heureux : « je le fréquentai le plus souvent que je pus, écrit Justin, et je fis ainsi des progrès ; chaque jour, j’avançais le plus possible. L’intelligence  des choses incorporelles me captivait au plus haut point ; la contemplation des idées donnait des ailes à mon esprit, si bien qu’après un peu de temps je crus être devenu un sage : je fus même assez sot pour espérer que j’allais voir Dieu, car tel est le but de la philosophie de Platon. » Tout allait donc pour le mieux quant Justin rencontra un vieillard qui, l’interrogeant sur Dieu et sur l’âme, lui prouva qu’il était engagé dans d’étranges contradictions ; et comme Justin lui demandait où lui-même avait puisé ses connaissances en ces matières, le vieillard répondit : « il y eut dans les temps reculés, et plus anciens que tous ces prétendus philosophes, des hommes heureux, justes et chéris de Dieu, qui parlaient par l’Esprit saint et rendaient sur l’avenir des oracles qui sont maintenant accomplis : on les appelle prophètes…Leurs écrits subsistent encore maintenant, et ceux qui les lisent peuvent, s’ils ont foi en eux, en tirer toutes sortes de profits, tant sur les principes que sur la fin, sur tout ce que doit connaître le philosophe ; Ce n’est pas en démonstrations qu’ils ont parlé ; au-dessus de toute démonstration, ils étaient les dignes  témoins de la vérité » A ces mots, un feu subit s’enflamma dans le cœur de Justin et, dit-il, « en réfléchissant en moi-même à toutes ces paroles, je trouvai que cette philosophie était la seule sûre et profitable. Voilà comment et pourquoi je suis philosophe. »

 

Cette histoire met en évidence tous les éléments sans lesquels il n’est pas de solution du problème de la philosophie chrétienne. Un homme cherche la vérité par la raison seule, et il échoue ; la vérité lui est offerte par la foi, il l’accepte et, l’ayant acceptée, il la trouve satisfaisante pour la raison. Mais l’expérience de Justin n’est pas moins instructive par un autre aspect, car elle soulève un problème auquel Justin lui-même n’a pu refuser son attention. Ce qu’il trouve dans le Christianisme, c’est, avec beaucoup d’autres choses, l’arrivée par des voies non philosophiques de vérités philosophiques. Là où règne le désordre de la raison, la révélation fait régner l’ordre. Mais précisément parce qu’ils avaient tout essayé sans craindre de se contredire, les philosophes avaient dit, avec beaucoup de choses fausses, un grand nombre de choses vraies ; comment expliquer qu’ils aient eu connaissance de ces vérités, même sous la forme fragmentaire où ils les ont connues ?

 

On soutint que les philosophes grecs avaient plus ou moins directement profité des livres révélés et leur devaient le peu de vérités qu’ils avaient enseignées, non d’ailleurs sans les mélanger à bien des erreurs. Cette réponse simpliste, en l’absence de toutes preuves directes d’un tel emprunt, devait s’effacer progressivement au profit d’une autre, que l’on trouve déjà chez Paul, au moins en germe :

 

Malgré sa condamnation méprisante de la fausse sagesse des philosophes grecs, l’Apôtre ne condamne pas la raison, car il tient à reconnaître aux Gentils une certaine connaissance naturelle de Dieu. En affirmant dans l’Epître aux Romains (I, 19-20) que la puissance éternelle et la divinité de Dieu de Dieu peuvent être directement connues par le spectacle de la création, Paul affirmait implicitement la possibilité d’une connaissance purement rationnelle de Dieu chez les Grecs et posait du même coup le fondement de toutes les théologies naturelles qui devaient se constituer plus tard au sein du Christianisme même.

 

De saint Augustin à Descartes, pas un philosophe qui ne se soit réclamé de cette parole. D’autre part, en déclarant dans la même Epître (2 :14-15) que les Gentils, tout dépourvus qu’ils soient de la Loi juive, sont à eux-mêmes leur propre loi, parce que leur conscience les accusera ou les excusera au jour du jugement, Paul admet implicitement l’existence d’une morale naturelle ou, plutôt, d’une connaissance naturelle de la loi morale. Or, bien que l’Apôtre lui-même ne se soit pas posé cette question purement spéculative, il devenait dès lors impossible qu’elle ne fût pas posée : quels rapports y a –t-il entre la connaissance rationnelle du vrai  ou du bien concédée par Dieu à l’homme et la connaissance révélée que l’Evangile est venu ajouter à la première ? C’est précisément ce problème que saint Justin a posé et résolu.

 

Puisque, se demande-t-il, Jésus-Christ est né il y a cent cinquante ans à la date où j’écris, dois-je considérer les hommes qui, vivant avant le Christ, ont été dépourvus du secours de la révélation comme tous coupables ou tous innocents ? le Prologue de l’Evangile de saint Jean suggère la réponse qu’il convient de donner à cette question. Jésus-Christ est le Verbe, et le Verbe est Dieu ; or, il est dit dans l’Evangile que le Verbe éclaire tout homme venant en ce monde ; il résulte donc de là que l’on doit admettre, sur la foi de Dieu lui-même, une révélation naturelle du Verbe, universelle et antérieure à celle qui s’est produite lorsque, se faisant chair, il est venu habiter parmi nous. D’autre part, puisque le Verbe est le Christ, tous les hommes ont participé à la lumière du Christ en participant à celle du Verbe.  Ceux qui ont vécu selon le Verbe, qu’ils aient été païens ou juifs, ont donc été chrétiens comme par définition, au lieu que ceux qui ont vécu dans l’erreur et dans le vice, c'est-à-dire contrairement à ce que leur enseignait la lumière du Verbe, ont été de véritables ennemis du Christ dès avant le temps de sa venue. S’il en est ainsi, la position de Paul, tout en demeurant matériellement la même, se trouve spirituellement transformée, car là où l’Apôtres invoquait contre les païens une révélation naturelle qui les condamne, Justin admet en leur faveur une révélation naturelle qui les sauve. Socrate devient un chrétien si fidèle qu’il n’ est pas surprenant que le démon en ait fait un martyr de la vérité et Justin n’est pas loin de dire avec Erasme : saint Socrate, priez pour nous !

 

A partir de ce moment décisif, le Christianisme accepte donc la responsabilité de toute l’histoire antérieure de l’humanité, mais il en requiert aussi le bénéfice. Tout ce qui s’est fait de mal s’est fait contre le Verbe, mais puisque inversement tout ce qui s’est fait de bien s’est fait par le Verbe, qui est le Christ, toute vérité est chrétienne comme par définition. Tout ce qui s’est dit de bien est nôtre…Voilà formulée dès le 2ème siècle en termes définitifs, la charte éternelle de l’humanisme chrétien. Héraclite est des nôtres, Socrate nous appartient, puisqu’il a connu le Christ d’une connaissance partielle, grâce à l’effort d’une raison dont le Verbe est l’origine ; nôtres aussi sont les stoïciens et, avec eux, tous les vrais philosophes en qui brillaient déjà les semences de cette vérité que la révélation nous découvre aujourd’hui dans sa plénitude.

 

Pour qui décide d’adopter cette perspective sur l’histoire, il reste vrai de dire avec Paul que la foi au Christ dispense de la philosophie et que la révélation la supplante, mais la révélation ne supplante la philosophie que parce qu’elle l’accomplit. D’où un renversement du problème aussi curieux qu’inévitable. Si tout ce qu’il y avait de vrai dans la philosophie était un pressentiment et comme une ébauche du Christianisme, celui qui possède le Christianisme doit posséder par là même tout ce qu’il y avait de vrai et tout ce qu’il pourra jamais y avoir de vrai dans la philosophie. En d’autres termes, et si étrange que cela puisse paraître, la position rationnelle le plus favorable n’est plus celle du rationaliste, mais celle du croyant : la position philosophique la plus favorable n’est pas celle du philosophe, mais celle du chrétien. Pour s’en assurer, il suffira d’ailleurs d’énumérer les avantages qu elle présente.

 

La grande supériorité du Christianisme est de ne pas être une simple connaissance abstraite de la vérité, mais une méthode efficace du salut  (…) C’est un fait que les systèmes grecs apparurent aux chrétiens du 2ème siècle comme des spéculations intéressantes et parfois même vraies, mais sans efficace pour la conduite de la vie. Au contraire, du fait qu’il prolongeait l’ordre naturel par un ordre surnaturel et faisait appel à la grâce comme à une source inépuisable d’énergie pour l’appréhension du vrai et la réalisation du bien, le Christianisme s’offrait à la fois comme une doctrine qui apportait en même temps les moyens de sa propre mise en pratique.

 

C’est tout l’essentiel de la doctrine de Paul sur le péché, la Rédemption et la grâce : ce que l’homme voudrait faire, il ne le fait pas, ce qu’il ne voudrait pas faire, il le fait. Autre chose est de vouloir faire le bien, autre chose pouvoir le faire ; autre est la loi de Dieu qui règne dans l’homme intérieur, autre la loi du péché qui règne dans ses membres. Cette doctrine est au cœur de l’œuvre de saint Augustin, et de toute la pensée chrétienne… Aux yeux de saint Augustin, le vice  radical du néo-platonisme a été l’ignorance où il nous tient de la double doctrine du péché et de la grâce qui nous en délivre. Que Plotin nous conseille de nous détacher des sens, de dominer nos passions et d’adhérer à Dieu, rien de mieux ; mais est-ce Plotin qui nous donnera la force de la faire ? Et que sert de savoir sans pouvoir ?  Qu’est ce que ce médecin qui conseille la santé sans connaître la nature de la maladie, ni celle du remède ? La conversion de saint Augustin n’est vraiment achevée que par la lecture de saint Paul et la révélation de la grâce : « car la loi de l’Esprit de vie en Jésus-Christ m’a libéré de la loi du péché et de la mort »…

 

Le chrétien Lactance fréquenta les philosophes et en arriva  à reconnaître qu’au fond chacun d’eux a saisi une partie de la vérité totale et que, si l’on rassemblait ces parties, on finirait par reconstituer la vérité tout entière…Supposons donc qu’il se trouvât quelqu’un pour recueillir ces fragments dispersés à travers les écrits des philosophes et les réunir en un corps de doctrine, ce qu’il obtiendrait par cette méthode serait un équivalent de la vérité totale ; mais, et c’est là le point essentiel, personne ne peut opérer ce départ entre le vrai et le faux dans les systèmes des philosophes, à moins de connaître d’avance la vérité, et nul ne la connaît d’avance si Dieu ne la lui enseigne par la révélation, c'est-à-dire ne l’accepte par la foi.

 

Lactance a donc conçu la possibilité d’une philosophie vraie, mais il la conçoit comme un éclectisme à base de foi. D’une part, le philosophe pur et simple, qui ne dispose que de sa raison et veut découvrir la vérité par ses propres forces : toute sa peine n’aboutit qu’à saisir un minuscule fragment de la vérité totale, noyé dans une masse d’erreurs contradictoires dont il est incapable de se dégager. D’autre part, le philosophe chrétien : sa foi le met en possession d’un critère, d’une sélection, qui lui permettent de rendre la vérité rationnelle à elle-même en la libérant de l’erreur où elle s’embarrasse. Dieu, qui a tout fait, sait tout. Suivons-le, s’il nous enseigne. Entre l’incertitude d’une raison sans guide et la certitude d’une raison dirigée, il n’hésite pas un instant, et pas davantage, après lui, n’hésitera saint Augustin.

 

Cet effet bienfaisant de la foi pour la raison du philosophe est donc aussi loué par saint Augustin. Etant passé du manichéisme au scepticisme de Cicéron, puis au néo-platonisme de Plotin, il découvre que tout ce qu’il y a de vrai dans le néo platonisme était déjà contenu dans l’Evangile de Jean, et d’autres passages des Ecritures, plus bien des vérités que Plotin lui-même n’a jamais connues. Ainsi, tandis qu’il la cherchait vainement par la raison, la philosophie était là, qui l’attendait et s’offrait à lui par la foi. Ces vérités branlantes, que la spéculation grecque réservait à une élite d’esprits choisis, se trouvaient rassemblées d’avance, purifiées, fondées, complétées par une révélation  qui les met à la portée de tous les hommes. En ce sens, on pourrait sans inexactitude résumer toute l’expérience d’Augustin dans le titre qu’il a lui-même donné à l’un de ses ouvrages : « de l’utilité de croire », même pour assurer la rationalité de la raison. S’il répète sans cesse la parole d’Esaïe telle qu’il la trouve dans la traduction latine dont il use : « nisi credideritis, non intelligetis » sans croyance, pas d’intelligence, c’est parce qu’elle est l’exacte formule de son expérience personnelle et saint Anselme n’aura rien à ajouter lorsqu’il voudra définir à son tour l’effet bienfaisant de la foi sur la raison du philosophe.

 

On a présenté l’attitude de saint Anselme en cette matière comme un rationalisme chrétien. L’expression prête à l’équivoque, mais elle a du moins le mérite de mettre en évidence le fait que, lorsqu’il fait appel à la raison, saint Anselme entend n’avoir affaire qu’avec la raison seule. Non seulement lui, mais ses auditeurs eux-mêmes exigent que rien ne s’interpose entre les principes rationnels dont il part et les conclusions rationnelles qu’il en déduit. Que l’on se souvienne seulement de la fameuse préface du « Monologue » où, cédant à l’insistance de ses élèves, il s’engage à ne rien prouver de ce qui est dans l’Ecriture par l’autorité de l’Ecriture, mais à établir par l’évidence de la raison et par la seule lumière naturelle de la vérité tout ce qu’une investigation indépendante de la révélation pourra faire apparaître comme vrai. Pourtant, c’est bien saint Anselme qui a donné la formule définitive de la primauté de la foi sur la raison, car si la raison veut être pleinement raisonnable, si elle veut se satisfaire comme raison, la seule méthode sûre consiste pour elle à scruter la rationalité de la foi. En tant que telle, la foi se suffit, mais elle aspire à se transmuer en une intelligence de son propre contenu ; elle ne dépend pas de l’évidence de la raison, mais, au contraire, c’est elle qui l’engendre. On sait, par saint Anselme lui-même, que le titre primitif de son Monologue était : « Méditation sur la rationalité de la foi », et que le titre de son « Prologue » n’était autre que la fameuse formule : « une foi qui cherche l’intelligence ». Rien qui rende avec plus de justesse sa pensée, puisqu’il ne cherche pas à comprendre pour croire, mais à croire pour comprendre ; à tel point que cette primauté même de la foi sur la raison, il la croit avant de la comprendre et pour la comprendre, puisqu’elle lui est proposée par l’autorité de l’Ecriture : « nisi credideritis, non intelligtetis ».

 

Saint Justin, Lactance, saint Augustin et saint Anselme ne sont que quatre témoins. Mais quels témoins ! (…)

 

Pour attester la pérennité de la question, sachons que bien des siècles après, Maine de Biran a lui aussi tenté de résoudre les énigmes de la philosophie par sa raison seule, et en arrive à la conclusion suivante, écrite dans son journal intime : « Il est impossible de nier au vrai croyant, qui éprouve en lui-même ce qu’il appelle les effets de la grâce, qui trouve son repos et toute la paix de son âme dans l’intervention de certaines idées ou actes intellectuels de foi, d’espérance et d’amour, et qui  de là parvient même à satisfaire son esprit sur des problèmes insolubles dans tous les systèmes, il est impossible, dis-je, de lui contester ce qu’il éprouve, et, par suite, de ne pas reconnaître le fondement vrai qu’ont en lui, ou dans ses croyances religieuses, les états d’âme qui font sa consolation et son bonheur ». C’est donc un fait pour le chrétien que la raison seule ne suffit pas à la raison et ce n’est pas seulement au 2ème siècle que des philosophes se sont convertis au Christianisme dans l’intérêt de leur philosophie même (…) Cet effort de la vérité crue pour se transformer en vérité sue, c’est vraiment la vie de la sagesse chrétienne, et les corps des vérités rationnelles que cet effort nous livre, c’est la philosophie chrétienne elle-même. Le contenu de la philosophie chrétienne est donc le corps des vérités rationnelles qui ont été découvertes, approfondies ou simplement sauvegardées, grâce à l’aide que la révélation a apportée à la raison. (…)

 

Pas plus que le théologien, le philosophe chrétien ne tentera de transformer la foi en science par une étrange chimie qui prétendrait combiner des essences contradictoires. Ce que se demande simplement le philosophe chrétien, c’est si, parmi les propositions qu’il croit vraies, il n’en est pas un certain nombre que sa raison pourrait savoir vraies. Tant que le croyant fonde ses assertions sur la conviction intime que sa foi lui confère, il reste un pur croyant et n’est pas encore entré dans le domaine de la philosophie, mais dès qu’il trouve au nombre de ses croyances des vérités qui peuvent devenir objets de science, il devient philosophe et, si c’est à la foi chrétienne qu’il doit ces lumières philosophiques nouvelles, il devient un philosophe chrétien.

 

(…) Pour qu’une philosophie mérite vraiment ce titre, il faut que le surnaturel descende, à titre d’élément constitutif, non dans sa texture, ce qui serait contradictoire, mais dans l’œuvre de sa constitution. J’appelle donc philosophie chrétienne toute philosophie qui, bien que distinguant formellement les deux ordres, considère la révélation chrétienne comme un auxiliaire indispensable de la raison.

 

L’histoire a montré qu’il a toujours existé des systèmes  philosophiques qui n’ont été ce qu’ils furent que parce qu’il a existé une religion chrétienne et qu’ils en ont volontairement subi l’influence. En tant que réalités historiques concrètes, ces systèmes se distinguent les uns des autres par leurs différences individuelles ; en tant que formant une espèce, ils présentent des caractères communs qui autorisent à les grouper sous une même dénomination.

 

En premier lieu, et c’est peut-être le trait le plus apparent de son attitude, le philosophe chrétien est un homme qui opère un choix parmi les problèmes philosophiques. En droit, il est capable de s’intéresser à la totalité des problèmes aussi bien que n’importe quel autre philosophe ; en fait, il s’intéresse uniquement ou surtout à ceux dont la solution importe à la conduite de sa vie religieuse. Le reste, indifférent en soi, devient l’objet de ce que saint Augustin, saint Bernard et saint Bonaventure stigmatisent du nom de curiosité vaine (…)

 

Bossuet : « la sagesse consiste à connaître Dieu et à se connaître soi-même. La connaissance de nous-mêmes nous doit élever à la connaissance de Dieu ». Nous avons ici résumé l’enseignement d’une tradition de 16 siècles. (cf aussi Calvin, dans le chapitre 1er de son Institution chrétienne : « Toute la somme presque de notre sagesse, laquelle, à tout compter, mérite d’être réputée vraie et entière sagesse, est située en deux parties : c’est qu’en connaissant Dieu, chacun de nous aussi se connaisse ».)

 

Chez tous les philosophes chrétiens dignes de ce nom, la foi exerce une influence simplificatrice et leur originalité se manifeste surtout dans la zone directement soumise à l’influence de la foi : doctrine de Dieu, de l’homme et de ses rapports avec Dieu. La foi est vue comme accompagnant la raison, lui « prenant la main », pour la mettre sur la bonne route et la protéger de l’erreur. (Augustin, Thomas d’Aquin, Anselme). (…)

 

Il se peut qu’abstraitement parlant la philosophie n’ait pas de religion, mais on est en droit de se demander s’il est indifférent que les philosophes en aient une. On peut se demander, plus particulièrement, s’il est indifférent à l’histoire de la philosophie comme telle qu’il y ait eu des philosophes qui fussent chrétiens et si, malgré la texture purement rationnelle de leurs systèmes, on ne pourrait pas y lire, aujourd’hui encore, la marque de l’influence exercée par leur foi sur la conduite de leur pensée ?

 

 

 

 

 [7] L’héritage du Christianisme.

 



[1] Sur ce principe de A. Kuyper, « Lectures en Calvinism »Eerdmans. V p 48 à 66

[2] J.D Dengerink. « L’Université d’Amsterdam » p 45

[3] J.M. Spier, Introduction to Christian Philosophy (Philadelphia : Presbyterian and Reformed Publishing Co. 1954) p 23

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Published by Luc Bussière - dans Cours 2 philo chrétienne
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